Aller au contenu principal

Lettre absente – Jean Gabriel Cosculluela

juin 22, 2020
à Sabine Huynh
en pensant à Georges Perec


Il est temps que la pierre veuille fleurir
que le cœur palpite pour l’inquiétude.
Il est temps qu’il soit temps.
Il est temps.


Paul Celan
trad. Valérie Briet


Ne pas oublier.
Ne pas oublier
de retenir
la nuit,
même si une lettre
est absente,
une lettre
est absente
pour presque dire
le secret
de leur absence,
leur disparition.

Nous revenons
sur l’oeil
de cette lettre
pour retenir
la nuit
dans l’approche
de quelques mots,
en bas,
eux aussi un temps
disparus,

eux disparus,

je n’ai pas de souvenir d’enfance,

que ces mots déchirent les pages, tracent leurs sillons noirs dans la vie même, mots brûlants d’une vertu qui ne s’éteindrait jamais.°

Nous retrouvons
leurs vies,
sa vie
en lisant
l’oeil
de la lettre,
l’approche
de la lettre,
l’air
qui leur manqua,
le talus
de la lettre
comme de ciel
à terre,
une lettre,
un mot peut-être
touchés
de mort,
ostinato,
reste un chant
de deuil,
un alphabet
inouï,
amuï,
e,
noir sur blanc,
de leur voix
déjà à l’approche
du silence.
La lettre
absente
est la vie secrète
du silence.

Nous reste
la typographie
de la lettre absente
(…)
une espace °°,
un blanc,
puis d’autres lettres,
d’autres mots,
peu,
comment nommer
un trou de mémoire
tout contre l’oubli,
le manque,
l’insupportable.

La typographie
est
renverse du souffle,
contrainte de lumière.

Nous revenons
lire
les sillons noirs
dans la vie même.



8 mars – 20 avril 2020


avec des mots de Paul Celan, Georges Perec, Sabine Huynh

en écoutant Kaddish de Maurice Ravel

° Georges Perec, noté sur une feuille blanche, 10 novembre 1968

°° En typographie, on parle d’une espace (au féminin) pour signifier un blanc entre deux lettres ou deux mots.


© tous droits réservés



Swing – N

juin 22, 2020



Négro
Me demande pas pourquoi l’avenir m’inquiète
Tu vois bien qu’j’ai les deux pieds dans le piège
Il paraîtrait qu’j’ai pas le bon faciès (eh négro)

Pour avoir le droit d’m’asseoir à leur siège
Me demande pas pourquoi l’avenir m’inquiète
Toujours en sprint, on court après les pièces
Ils aimeraient qu’on se taise ou bien qu’on acquiesce (nan)
Ce matin à mon reflet, j’ai dit : « Qui est-ce ? » (négro)

« Qui est-ce ? » (négro)
« Qui est-ce ? » (qui es-tu ?)
« Qui est-ce ? » (qui es-tu ?)
Wow, wow

Tu le sais boy, la peur, le mal du siècle
J’irai pas chercher l’espoir dans un cierge
J’attendais juste que demain devienne hier
Tout ce temps, j’ai fait preuve de trop d’gentillesse

Réconfort trouvé dans poignée de billets
Ils aimeraient qu’j’ai l’ego réduit en miettes
Apparemment sur leur plate-bande, j’empiète
Me demande pas pourquoi l’avenir m’inquiète
Tous esclave

Négro
Me demande pas pourquoi l’avenir m’inquiète
Tu vois bien qu’j’ai les deux pieds dans le piège
Il paraîtrait qu’j’ai pas le bon faciès (eh négro)
Pour avoir le droit d’m’asseoir à leur siège
Me demande pas pourquoi l’avenir m’inquiète
Toujours en sprint, on court après les pièces
Ils aimeraient qu’on se taise ou bien qu’on acquiesce (nan)
Ce matin à mon reflet, j’ai dit : « Qui est-ce ? » (négro)

La peine m’a prise dans ses filets, ma haine dans un mouchoir imbibé
Moi qui croyait qu’je l’méritais, les chaines du pouvoir sont bien huilées
Entouré d’esprits étriqués, viens pas me parler d’équité
Dans le fond, personne sait qui t’es mais le coupable s’ra vite désigné
J’ai vu leurs doigts vers moi déviés, commandé par fausses certitudes
Vestiges d’anciennes peurs héritées, réduisent hommes noirs à servitude

Négro
Me demande pas pourquoi l’avenir m’inquiète
Tu vois bien qu’j’ai les deux pieds dans le piègeIl paraîtrait que j’ai pas le bon faciès (eh négro)

Pour avoir le droit d’m’asseoir à leur siège

Négro
Me demande pas pourquoi l’avenir m’inquiète
Toujours en sprint, on court après les pièces
Ils aimeraient qu’on se taise ou bien qu’on acquiesce (nan)
Ce matin à mon reflet j’ai dit : « Qui est-ce ? »

Négro
« Qui est-ce ? » (négro)
« Qui est-ce ? » (qui es-tu ?)
« Qui est-ce ? » (qui es-tu ?)
Tous esclave

5 auteurs des éditions La Crypte

juin 10, 2020



les maisons du détour, Pierre Auban, La Crypte 2020

C’est la maison de la mer avec ses bois vieillis,
un obsolète accastillage, des chansons crues,
l’ivresse, les ivresses, image un peu fanée que défendent des hommes
aux barbes teintes au sang du dernier requin pêché. Par jeu.
La septième maison est de joies vrillées de peines rudes.
On y connaît la mort.
On n’en parle jamais.
C’est la maison de la mer qui ne voit terre que de loin,
où l’on ne se repose jamais non plus,
par magie et pour effrayer les monstres.

Elle aussi m’est interdite.
Je ne suis pas assez sauvage pour vivre loin des îles.
Parfois un marin me fait signe avec sa corne de brume ;
alors je rêve qu’ils m’aiment peut-être un peu
les marins de la septième maison et j’ai l’espoir de les rejoindre un jour
dans la brutalité, dans la férocité certes,
mais loin de certaines mesquineries citadines, terriennes,
en fait, plus près des Dieux.
Cet espoir de l’Océan nourrit mes jours, mes heures
mes sommeils égarés.
Oui, patience. Plus tard tu vivras dans la septième maison
hauturier sans retour.

Pourquoi toujours la mer et si loin d’elle ?
Il est bien de rocs, le gouffre de l’errant.
Il ne sait plus où est la vague.
C’est cela, la punition.
Mais ajouter à cela l’angoisse de tous les matins,
c’est la torture.
Pourquoi cette angoisse puisque demeure l’espérance des vrais lieux ?
Pourquoi gens de mer me faire attendre aussi longtemps
pour partager le repas dans la septième maison ?
Un rêve m’a dit que plus je poserai de questions
plus rares seront les réponses.
Et il m’arrive d’être désespéré.
Mer, ne sois jamais
mon propre silence.

Je consacre à la mer toutes mes joies.
À la maison de la mer vont, nombreuses, mes pensées.
Aux marins, mon amitié.
Si je ne puis encore honorer véritablement la mer
je m’y prépare.
Dans la plus sereine humilité,
dans le plus brésillant orgueil.
La septième maison m’attende
La mer attend ma pureté.


——————-
éclair éclat erre, Florent Dumontier, La Crypte 2020

Sur la table qui n’est qu’en rêve, la lumière, dévêtue, n’éclaire plus.

Manque une image que les yeux ne veulent pas donner :

Tout le clair, rassemblé, se tarit dans le vase muet de la nuit.

Si le bleu s’épuise. Tu es, peu d’aisance, pour tenir l’anse des astres,

Où la mort défausse ton regard, parmi les décombres, décape le corps, avec un bruit, de verre jeté vers le sol.

Défroisse une autre fois l’ombre étroite contre toi ;

Tu puiseras les gravats

D’un ciel soucieux de pulvériser l’oeil, sans image, sur un fond de vase.



——————-
vers cela qui n’est pas, Michel Bourçon, La Crypte 2020

marcher pour ne pas
perdre pied

se cramponner
au feuillage mouvant des arbres
au sillage blanc des avions
aux mots qui confinent l’univers

à tout ce qui se tait
et parle en nous

ne pas se retourner
sur le chemin parcouru
de peur que le sentier
ne soit plus là.


——————–

Origine Horizon, Stanislas Cazeneuve, La Crypte 2020

Pour prendre visage. Je voulais m’approcher de la fenêtre. De l’envol du ciel pâle. Comme les souvenirs. Je ne sais m’effacer. Ni revivre. Je demeure un pays de changement d’heures. Lentement enfoui. Qui regarde briller et mourir les verreries de l’été. Mourir le corps distancié du désir. Les illusions qui mutilent. Mon ciel est celui des yeux fermés. Qui fixent la musique.
La clarté des questions. La passion d’être improductif. C’est le rien qui décrète. Où étoile le sentiment de la vie. Et les mots pour l’écrire.
Je suis un cantique plus qu’un visage.


———————–

Le Mal des aquariums, Thomas Chapelon, La Crypte 2020

Comme cela s’efface et se répète

Dans l’aquarium vide,
Surgissent des rochers

Une aisance


Terrestre sentiment géologique ?

Viennent de surgir

Deux milliards d’années ensevelies,

Nous l’étudierons,

Les enfants jouent dans les déblais de ce qui
N’a été encore appris

Sans communauté de sens

Aucune parole.


As that’s erased and repeated

In the empty aquarium,
Arise some rocks

Some ease


Terrestrial geological feeling?

Have just arisen

Two billion buried years,

We’ll study it,

Children play in the rubble of what
Has not yet been learnt

Without community of sense

No talking.



Tous ces livres sont disponibles en passant par le site des éditions La Crypte ICI

Un article sur Christian Marsan, aux commandes des éditions La Crypte ICI

Damien Paisant, extraits de « Cri »

juin 4, 2020

Qui es tu
pour m’offrir
ce présent chargé

je me dis

Qui es tu
pour me faire porter
ces valises fermées

aux voyages lointains
où l’on peut voir
ailleurs que chez soi

Je me dis

promène-toi
dans la contre-allée

et respire
le parfum
des rares fleurs

la voie publique
t’écrase
sous les débris de

l’exil forcé

étranger à toi même

*

Ce que pèse
la perte

de ne pas être

ou plutôt d’être

ce mendiant
à la main
qui tremble d’attendre
l’autre main

Ce qu’elle pèse

dans ces yeux privés
de lumière

pour voir
l’autre main

à ma portée

Ce qu’elle pèse

dans ce pauvre corps
affamé

toujours affamé

*

qui veut finir
se refuse
à commencer

travail sans objet

vers libre

d’actions dictées
par le temps

contre la mort

qui veut commencer
se refuse
à finir

travail forcé

vers libre

devant la mort


PAR ICI pour plus d’informations

C’EST ICI pour le commander


© Editions Bruno Doucey

Ingrid S. Kim, extraits de « Rechutes »

juin 2, 2020


A.B.
C’est pas la nuit que tu mens
En vrai
C’est quand tu le dis c’est quand tu dis la nuit
Que tu mens
Tant de nuits
Parce que ça ment pas la nuit si y’a bien un truc
Que tu m’as appris
C’est ça
C’est qu’il n’y a que la nuit
Qu’on ment pas
Qu’on se ment pas
Au grand soleil oui le
Sourire
Aux visages aux miroirs
Ça va ? ça va
Ça ira ? ça va
Ça va aller
Faudra bien
Que ça aille
Ça va
Ça va mieux J’ai pas peur
J’ai pas mal
J’ai pas froid
Je ne me souviens pas
J’ai bien dormi
Oui
Mais pas la nuit
Tout ça
Jamais
La nuit
Immondices à la nuit
C’est toi
Qui l’as dit
Alors même sans miroirs
On m’la fait pas mon grand
C’est pas la nuit
Que tu mens
C’est quand
Tu le dis


Ligne 3

J’oublie plus mes cabas dans les bus de la ville
J’oublie plus de descendre à l’arrêt
J’oublie pas d’acheter le pain je sème
Plus rien
Sur les bancs de la ville
En riant
Les plumes et les briquets Les blousons
Les papiers
Je me souviens des noms des rendez-vous des dates
Je me trompe plus de train
Je me réveille chez moi j’ai un
Chez moi
Un chat
Et je perds plus mes clefs
Une éternité
Que j’ai pas
Dû changer les serrures
Je parle plus aux serruriers
Ni aux taxis de nuit le jour
Pour retrouver mes clopes mon passeport mes miroirs
Mes romans écornés
Et mes lunettes noires
Ni aux patrons de bars
Qui mettaient en râlant mes affaires égarées
De côté
Avec la carte du serrurier
J’ai plus d’ardoise nulle part

Et j’ai toujours des sous et puis j’ai plus trop soif
Le soir
Je ris moins
Mais je perds plus rien je ris moins
Mais j’oublie
Plus rien

J’oublie plus rien

Plus rien

Il paraît que je vais mieux


Gaby

Quelle drôle d’époque Gabryel quel
Drôle de temps
Pour naître
Partout gamins aux genoux lisses au milieu des écrans
C’était pas comme ça
Avant
Si tu savais
Moi j’ai roulé dans la terre mouillée sous les cris d’orfraie de ma mère
Couru à en tourner de l’œil tourné à ne plus rien
Y voir
À ne plus savoir mon nom
Mon nom lancé de la fenêtre on va bouffer tu restes
Là où je peux
Te voir
J’ai perdu mes baskets
J’ai mangé les mûres aux buissons les fraises des cimetières
J’ai vomi l’eau glacée des sources souterraines
Fumé les rameaux d’olivier
Taché les beaux habits
Écorché tout ce qui dépasse aux branches des figuiers
Déchiré ma peau sur leur tronc
Léché la sève avec le sang mis du sang
Sur ma blouse
La tête pleine de soleil
J’ai fugué à vélo à trois sur le bicross
On volait dans les pentes
En suivant le camion du glacier
On avait pas de casque
On braillait la cucaracha en même temps que lui
Chaque fois qu’il klaxonnait de trouille
De nous rouler dessus
En nous injuriant par la vitre
Ces fugues ignorées ces fugues au bout du monde
La rue c’était le monde
On y croyait
Au moins jusqu’aux gueulantes de fenêtre en fenêtre
Les gosses à table
C’était la voisine le portable
Ta mère t’appelle la tienne aussi les gosses
À table nom de Dieu
Nos fugues avortées pour un melon aux guêpes
Et nos blessures de guerre nettoyées au Calva


Et puis le pyjama
Les nuits-lampe tempête
La cabane-édredon et les polars volés
Et les cousins en grappe dans le vieux canapé
Les Play-boys défendus
Pleins de dames toutes nues
Nos fous rires
Dans le noir
Nos fous rires increvables Nous étions immortels Gabryel
Pour naître quel
Drôle
De temps
Que celui des écrans
Tristes contemporains ces mômes aux genoux lisses


« Rechutes », Ingrid S. Kim aux Editions de l’Aigrette

mai 27, 2020

POÉSIEMUZIKETC-LA REVUE – NUMÉRO ZÉRO

mai 25, 2020

Nous sommes heureux de vous faire part de la parution du numéro 0 de la revue Poésiemuziketc, en complément du site

Ce numéro a pour thème « Demain ». Vous trouverez dans les pages de ce numéro les poèmes et proses de 46 auteur/Es accompagnés de 5 illustrateurs

La couverture est signée Marc Guillaumat


Nous vous invitons à venir découvrir, lire et partager la revue qui se trouve ICI
Ou en cliquant sur ce lien, Demain – Version PDF


© Marc Guillaumat

Joë Bousquet

mai 23, 2020
… cette ombre qui s’éclairait en descendant dans le noir – c’était inouï

de Joë Bousquet, Lettre à Jean Paulhan, Lundi de Pâques 1945 ;
(correspondance encore inédite)

Choix original du poète Jean Gabriel Cosculluela pour Poésiemuziketc



© Tous droits réservés
© Image Damien Paisant

Henri Thomas

mai 23, 2020
… l’âme qui se découvre fidèle quand tout se brise, qui comprend le jour quand la nuit vient …

d’Henri Thomas, in « Compté, pesé, divisé », Plon, 1989, Coll. Carnets, p.110

Choix original du poète Jean Gabriel Cosculluela pour Poésiemuziketc



© Tous droits réservés
© Image Damien Paisant

Pablo NERUDA – Un siècle d’écrivains : (DOCUMENTAIRE, 1998)

mai 22, 2020
%d blogueurs aiment cette page :