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Blaise CENDRARS, choix de textes

mai 13, 2020

Oyster-bay


Tente de coutil et sièges de bambou

De loin en loin sur ces plages désertes on aperçoit une

hutte couverte de feuilles de palmier ou l’embarcation

d’un nègre pêcheur de perles

Maintenant le paysage a changé du tout au tout
A perte de vue

Les plages sont recouvertes d’un sable brillant

Deux ou trois requins s’ébattent dans le sillage du yacht

La
Floride disparaît à l’horizon

On prend dans le meuble d’ébène un régalia couleur d’or

On le fait craquer d’un coup d’ongle

On l’allume voluptueusement

Fumez rumeur fumez fumée fait l’hélice


Klaxons électriques


Ici on ne connaît pas la
Ligue du
Silence

Comme dans tous les pays neufs

La joie de vivre et de gagner de l’argent s’exprime par la

voix des klaxons et la pétarade des pots d’échappement

ouvert


Golden-gate


C’est le vieux grillage qui a donné son nom à la maison
Barres de fer grosses comme le poignet qui séparent

la salle des buveurs du comptoir où sont alignés les

liqueurs et les alcools de toutes provenances
Au temps où sévissait la fièvre de l’or
Où les femmes amenées par les traitants du
Chili ou du–

Mexique se vendaient couramment aux enchères
Tous les bars étaient pourvus de grillages semblables
Alors les barmen ne servaient leurs clients que le revolver

au poing
Il n’était pas rare qu’un homme fût assassiné pour un

gobelet
Il est vrai qu’aujourd’hui le grillage n’est plus là que

pour le pittoresque
Tout de même des
Chinois sont là et boivent
Des
Allemands des
Mexicains
Et aussi quelques
Canaques venus avec les petits vapeurs

chargés de nacre de copra d’écaillé de tortues
Chanteuses
Maquillage atroce employés de banque bandits matelots

aux mains énormes


Ligne télégraphique


Vous voyez cette ligne télégraphique au fond de la vallée et dont le tracé rectiligne coupe la forêt sur la montagne d’en face

Tous les poteaux en sont de fer

Quand on l’a installée les poteaux étaient en bois

Au bout de trois mois il leur poussait des branches
On les a alors arrachés retournés et replantés la tête en

bas les racines en l’air
Au bout de trois mois il leur repoussait de nouvelles

branches ils reprenaient racine et recommençaient à

vivre
Il fallut tout arracher et pour rétablir une nouvelle ligne

faire venir à grands frais des poteaux de fer de
Pitts–

Burg


Lettre-océan


La lettre-océan n’est pas un nouveau genre poétique
C’est un message pratique à tarif régressif et bien meilleur marché qu’un radio

On s’en sert beaucoup à bord pour liquider des affaires que l’on n’a pas eu le temps de régler avant son départ et pour donner des dernières instructions

C’est également un messager sentimental qui vient vous dire bonjour de ma part entre deux escales aussi éloignées que
Leixoës et
Dakar alors que me sachant en mer pour six jours on ne s’attend pas à recevoir de mes nouvelles

Je m’en servirai encore durant la traversée du sud-atlantique entre
Dakar et
Rio—de—
Janeiro pour porter des messages en arrière car on ne peut s’en servir que dans ce sens-là

La lettre-océan n’a pas été inventée pour faire de la poésie

Mais quand on voyage quand on commerce quand on est à bord quand on envoie des lettres-océan

On fait de la poésie

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