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L’invisible – Alice MOINE

mai 3, 2020



Je n’ai plus de mots.
Avant, je regardais devant
Puis tout s’est arrêté.
On m’a dit reste chez toi.
Lave-toi les mains.
Laisse ta mère seule.
Loin.
On m’a dit que c’était pour son bien.

Dans la ville que j’habitais, le sol vibrait.
Des sous-sols des parkings, on s’évadait.
Combien de temps l’exode ? Qui le savait ?
Moi, je suis restée.
À force, cette ville était devenue mienne.
Je croyais être d’ailleurs mais j’étais ici chez moi,
Parisienne.
Ma planète rétrécie comme peau de chagrin,
Un monde à portée de main d’un kilomètre au loin,
Quatre membres sans compter le félin
Prisonniers de quatre murs près d’un cimetière.

La fête était finie, voilà tout.
Elle avait cessé depuis longtemps
Pour qui osait regarder vraiment.
Quand on partait, c’était pour fuir.
Quand on riait, c’était pour oublier.
L’an passé, la cathédrale avait brûlé,
Le jaune repeignait les ronds-points,
Quelque chose s’était brisé
Bien avant l’irruption de l’invisible menace.

De quelle graine malsaine était-elle le fruit ?
De l’écho lointain des forêts qu’on avait rasées ?
De la vie sans joie des travailleurs déracinés du monde entier ?
Ou de l’orgueil de ces hommes qui disaient gouverner ?

La tempête soufflait si fort que nous sommes tous rentrés.
Sagement, docilement.
Tous rentrés dedans, à l’abri de nous-mêmes.
Tout ami pouvait être un danger,
Comme tout parent un être à protéger.
S’isoler était la preuve d’aimer
Quand bien même l’isolement pouvait aussi tuer.

Libertés balayées,
Avenir incertain,
Amour distancié,
Peur pour ceux qu’on soigne,
Peur pour ceux qui soignent,
Béance sous nos pieds.
Nous n’avons rien choisi.

Manque de bras grand-ouverts,
De ces voix familières,
Manque de tous ceux que nous aimons dont il faut se sevrer,
De tous ceux que nous aimerions si nous les avions frôlés,
De klaxons, de cohue, de désordre, de poussière.
Boule au ventre de trop de silence,
De marcher au dehors, de courir, de crier.
Quoi ? Nos libertés ?
Tous, vieux et jeunes, enfermés dedans,
Peine reconductible à volonté.

J’étouffe.
Où sont passés les mots ?
Ceux qui disent, traduisent, libèrent ?
Ils sont du côté de « l’avant ».
Un jour j’espère, je regarderai devant.
Dis, c’est encore loin « l’après » ?


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