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Fabien SANCHEZ, deux textes

avril 9, 2020
Au point d’intersection des mots et du vide, se lèvent les ombres qui me déposent.

Seule m’agrée une certaine qualité de pénétration qui ne me conduit pas à souffrir devant ce constat que ma vie n’aura été le plus présente que dans ses affleurements. Je ne puis entrer dans mes profondeurs sans suffoquer. La surface des choses est celle-là seule qui me satisfait. Force est de se rendre à la folie que l’on ne peut enclore, car ce n’est pas l’esprit que je fuis, mais ce qui le domine.

Je n’ai aimé de Strasbourg (où je me rendis pour une lecture de mon dernier livre) que ce crépuscule qui baigna ma chambre de l’hôtel Gutenberg en la dardant de ses dernières lueurs. En cet instant je ne m’appesantissais plus sur rien, sans être devenu ce rien. Mais ce n’était pas là un état de légèreté, de flottaison vaporeuse, sinon la découverte d’une zone de neutralité nerveuse qui aurait cette bienveillance que portent certains cœurs tendres envers les bêtes. Une manière de pitié que j’éprouvais à l’égard de la vie ; ou que la vie éprouvait à mon égard, et cette pitié était riche d’être offerte en partage.

Me rendre au lycée : le long chemin qui m’y menait était une montée de calvaire ; et à aucun moment enfanté depuis la douleur du matin, mon être frappé de la honte d’avoir un corps et d’une répugnance au sein du cœur, ne songea à implorer le ciel de lui devenir plus magnanime, car enfin, jamais, je ne prononçai le nom de Dieu devant la graduation de mon mal psychotique et la divulgation de ma souillure intérieure au seuil de me souvenir de la fraîcheur de l’enfance désormais en allée. Je garde encore le souvenir des mailles de ce filet qui me fut tendu ; les années de collège et de lycée, si elles établirent dans mon cœur une mutinerie, ce fut aux seules fins de la mater. En effet l’instinct vital de sédition qui se leva dans mon être, devant la puissance peu magnanime et l’impétueuse domination de ce qui m’était échu, fit que je fus en définitive déchu. La libération, c’est elle que je postulais ! La liberté était encore autre chose qui n’osait se détacher sur le fond monotone des jours où rien ne semblait se montrer qui prêtât vie avec plus de fruit à quelque arcane d’espérance.
Qu’est devenu ce cœur de jadis, empêché et abominé, il bat sa bonne mesure auprès de Sara, ma femme, elle aussi aux mêmes âges a connu ces exhortations du réel, ces injonctions de la société des hommes, cette bride entre les dents, cette épine dans le cerveau, et depuis son servage elle ne communiait qu’avec la plage, devant le sac et le ressac d’une mer affolée, courant sur la digue, fouettée par les embruns pendant que la solitude creusait dans mon regard ce glissement vers une existence devenue déshonorante. La raison ne se manifestait plus que par son insuffisance. Entre la possession de mon mal et la dépossession de moi-même devant ce mal, le peu de fortune contenue qui me subsistait fut requise pour tenir le cap. Ce que je perdais de la nature de l’enfance était son altitude, la substance émotionnelle de ses hauteurs de vue si précocement et farouchement mystiques, dans ce que, ignorant tout du ciel, elles n’en combattaient pas moins cette vie au plus près du réel afin de prémunir cette joie en soi qui vivait sa mise à mal et la dignité qui s’effritait autour du cœur, de la conscience de soi, jusqu’à ce que parvenue là où elle cessait d’exister put s’initier la transformation ; dans le vide qu’elle avait laissée. Les barreaux de ma prison intérieure tremblèrent comme pris de fièvre. Aujourd’hui, où sont les pleurs que je n’ai plus, auront-ils rejoints le passé que me renvoient les couleurs de l’oubli ?

Adolescent, mon Moi prit parfois le large par cette conscientisation extrême d’un corps pour lequel mon angoisse réside dans la crainte de ne plus pouvoir y demeurer. Cet être de chair qui s’offense de lui-même, et dont l’esprit souffre, et qui se veut la part détachée, ne trouve sa joie que lorsque les deux sont unifiés à l’inverse de l’offense.

Cette souffrance intime dont maints instants de ma vie me rapproche (comme étant les plus vrais et en même temps les plus illusoires), et que je me reproche (un comble !) a des accents d’enfant qui crie, et si je n’ai pas le goût des larmes, c’est que mes larmes n’ont plus le goût d’elles-mêmes.

Je suis si intimement lié au nœud que je voudrais trancher qu’il me faut trouver ailleurs ou autrement un moyen moins empêché de vivre. Mais ce mouvement, y compris dans sa perte, se doit de lutter pour éviter de devenir lui aussi une nouvelle aliénation. Tout le but de la vie tend à être le plus libre possible, et tous les progrès s’accompagnent de ce mouvement, mais nous partageons tous la condition intime du prisonnier, qui pour désirer quitter sa cellule, souhaiterait se quitter lui-même. Le ciel intérieur que je ne vois jamais, mais dont je ressens parfois la brise, peut m’aider à aimer ma cellule. Aucune autre résignation n’existe qui ne soit née de celle-ci, et qui étant, accepte d’être.


Extraits du manuscrit « La pitié en partage »


Dans la villa Santo Sospir qui surplombe la mer à Saint-Jean-Cap-Ferrat, devant les murs recouverts des dessins de Jean Cocteau qui y vécut les onze dernières années de sa vie, je me souviens m’être dit, alors que je n’avais que vingt ans, que rien ne méritait qu’on laissât une trace, et que c’était pourtant au cœur de ce rien, pour ne pas dire en son âme, qu’il me faudrait écrire, puisque je me sentais moins vivant que lui.

J’écris pour ramasser ce qui a chuté depuis mon esprit dont je peine à croire, au fil des jours qui me séparent de ma naissance, en son existence, propre et indivisible, car m’apparaît plus réel souvent le monde qui s’offre à l’œil nu. Rien ne chute du réel, la chute est tournée vers un illusoire intérieur. Le corps en est le récipiendaire dans lequel l’esprit va secourir ce que la chute a peut-être laissée de vivant au lieu même de ce qui deviendra ses ruines, mais non sa perte, car je parlerais moins de moi si je ne m’étais déjà perdu.

Je dois porter à mes idées un peu de la nature désinvolte d’où elles me furent soufflées, ne leur accorder pour importance que celle que l’on octroie à un corps lorsqu’il jouit d’une bonne santé, et redresser mon humeur afin de la rendre courtoise et pâlissante à l’accueil de celui qui m’ayant fait, me détruira, mais pas au point où l’ombre porte l’esprit.

Aucune malignité dans l’effort d’oublier que j’ai écrit un roman. Juste le besoin vital de lui échapper. Le même qui m’a fait l’accomplir. Comme si de notre confrontation ne pouvait que naître la complaisance nostalgique et la punition d’avoir cédé à la force d’un esprit déterminé, obtus et résolu. Le prix à payer de cet acte de puissance est la faiblesse qui lui revient, comme après l’amour le divin sommeil ; ou après l’effort la dissolution de l’énergie. On ne peut blesser à mort une âme, a écrit Pierre Drieu la Rochelle dans la lecture duquel je suis plongé (le roman Gilles). Mais l’écriture est pourtant une tentative quelque peu orgueilleuse de guérir des blessures où qu’elles soient enfouies, mais aussi où qu’elles se trouvent en surface, afin d’y voir clair pour employer l’art d’exprimer une parole franche et nette ; même si elle devient, avec le temps, la servante de pieux mensonges sans lesquels écrire serait impossible, à moins de laisser vaincre l’impuissance et le doute, issus tous deux du triomphe de la vérité. L’enfance punie devient la pitié des hommes.


Extraits du manuscrit « Les Feuillets parisiens »

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