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Jean-Marie GLEIZE : « La poésie morte ou vive »

mars 22, 2020
L’opinion selon laquelle il y aurait une «crise» de la poésie en France aujourd’hui est un lieu commun. À vrai dire cette opinion concerne non seulement la poésie, mais la littérature en général dont les derniers documents statistiques montrent qu’elle occupe une place très restreinte, voire de plus en plus restreinte, dans ce que les sociologues appellent les «pratiques culturelles des Français» Mais si c’est de la crise de la poésie que l’on parle plus volontiers, c’est parce que celle-ci est patente (elle n’est pas masquée par le «succès» d’une poésie commerciale comme c’est le cas pour le roman) et, peut-être, irréversible. Il est de ce point de vue significatif que, lorsqu’il arrive aux journaux ou aux revues de consacrer un article un peu synthétique à «la
poésie», ils le font toujours en des termes qui impliquent la prise en compte d’une situation de crise, pour la confirmer ou bien, au contraire, mais cela revient en fait au même, pour la mettre en doute et la contester. Quelques exemples.

En juillet 1984, dans le Bulletin du Centre Georges Pompidou, titre: «Et la poésie!» Sous-titre: «Elle existe. Même si elle se lit moins que naguère, même si elle s’édite peu». Le Monde (mars 1985), titre: «La poésie d’expression française en pleine forme». Sous-titre: «Mais existet-elle encore? Oui, plus que jamais». Le Figaro (mai 1986), titre: «Dynamisme de la poésie». Sous-titre: «Boudée par l’establishment littéraire, la poésie est d’une vitalité dont on n’a pas toujours idée».
Le Nouvel Observateur (juin 1987), titre: «Le Dégoût de la poésie». Soustitre: «Entre des enseignants qui font rabâcher aux enfants les récitations, des universitaires qui dissèquent les vers, et des poètes qui se réfugient dans l’hermétisme, les Français ont perdu le goût de la poésie.
Un désastre culturel.» Libération (janvier 1989), titre: «Le radeau de la Muse». Sous-titre: «Carence de la critique, indifférence du public, démission des grands éditeurs, fin des polémiques, repli des poètes sur eux-mêmes: depuis quelques années, c’est le grand black out sur la poésie. Et pourtant elle existe.» Le Monde (mars 1989), titre: «II existe encore des poètes…». Sous-Titre: «La poésie se meurt! La poésie est morte! Les voix ne manquent jamais pour annoncer les fins de règne ou d’époque […] Et si on parlait plutôt de l’excellente santé de la poésie?» Enfin, en avril 1989 , la respectable revue le Débat, publiée par les éditions Gallimard, fournissait un dossier de «questions à la littérature». Le chapitre consacré à la poésie s’intitulait: «Absence de la poésie?» et s’articulait à partir d’un constat: «La poésie, en tant que telle, n’a plus la présence sociale et le rayonnement public qu’elle avait encore en France, par exemple, au lendemain de la guerre […] La poésie vivante d’aujourd’hui paraît absente dans la culture la plus vivante d’aujourd’hui, ou n’avoir qu’une présence clandestine, une influence marginale.»

Tel est donc le climat. La question est posée, de façon unanime, en termes d’existence ou de non-existence, de vie ou de mort, de présence ou d’absence. Et c’est dans ce climat qu’il arrive à quelques poètes de s’exprimer à leur tour, voire dans certains cas de proclamer une position quant à cette crise dont ils sont les premiers témoins et peut-être, on le dit parfois, les responsables, ou même les «coupables», mais des coupables qui, à l’occasion, peuvent aussi se présenter ou être
présentés comme des «victimes»… On le voit, il n’est sans doute pas si facile de faire la part de ce qui relève d’une situation objective et de ce qui relève d’une image de cette situation, image qui se répand, se reprend, se répète et par ricochet finit par se superposer à la réalité elle-même, par «être» la réalité. On dira pour aller vite: le réfèrent du discours sur la crise de la poésie est ce discours lui-même, et son incontestable évidence.

Peut-être convient-il de rappeler ici brièvement quelques-unes de ces réalités factuelles qui alimentent le discours et en constituent le contexte. L’édition d’abord : il est vrai que les «grands» éditeurs français ne publient de la poésie qu’avec prudence. Certaines de ces grandes maisons n’ont, par principe, pas de «collection» exclusivement réservée à la poésie. Lorsqu’elles disposent d’une collection, le nombre annuel de titres qu’elles s’autorisent à publier est extrêmement restreint. Il va de soi par ailleurs que tout l’effort de promotion publicitaire qui accompagne la sortie d’un livre est réservé par ces éditeurs à ce qui relève de la production «rentable» ou supposée telle. La respectabilité de l’image est garantie à moindre frais par la simple existence de certains titres au catalogue. Nul commentaire particulier ici.
Comprenons que les grandes maisons d’édition sont des entreprises privées comme les autres, qu’elles sont soumises aux lois du marché, de la concurrence, placées devant l’alternative de réaliser des profits ou de disparaître. Elles n’ont aucune raison d’agir à l’encontre de leurs intérêts les plus vitaux

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