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Essai d’une typologie de la poésie oulipienne

mars 8, 2020
Essai d’une typologie de la poésie oulipienne
Carole Bisenius-Penin
Dans Poétique 2006/3 (n° 147), pages 353 à 366



Il semblerait que la poésie contemporaine souffre d’un profond malaise découlant d’une crise du sujet, à son tour génératrice d’une crise du vers et du rythme, en somme d’une crise du langage poétique. Ce postulat, qui émane de nombreux ouvrages critiques cherchant à esquisser un état des lieux de la modernité poétique, place d’emblée la poésie dans un espace dichotomique, entre disparition et restauration. Ainsi, pour J. Roubaud, «tout cela mène à une crise ultime qui n’est plus seulement crise de vers: haine de la poésie, tentation de nier la poésie, d’effacer la poésie(1)», alors que, pour H. Meschonnic, la poésie contemporaine s’empêtre dans une vaine tentative de restauration, une sorte d’éternel retour:
Retour du vers, retour du lyrisme. Retours de tous les remâchements sur la forme et le sens. Retours des néo-: néo-objectivisme, néo-ludique (2).

Face à ces prises de position relatives à la modernité poétique, on peut donc légitimement s’interroger sur la nature de la poésie aujourd’hui et sur ses formes de poétisation. Quelles sont, à l’intérieur du champ littéraire actuel, les pratiques poétiques qui émergent, les «existences» poétiques qui s’affirment? Comment se sont-elles constituées? Et quels sont leurs traits identificatoires?

Concernant ces possibles tendances de la poésie contemporaine, les théories divergent ou se croisent. Dans un article du Monde (3) consacré à la création poétique contemporaine, J. Joubert, en compagnie d’autres poètes, propose une autre classification, qui distingue une poésie «conceptuelle, de laboratoire», une poésie «de la dérision et de la parodie», puis une poésie «de l’authenticité, de la sensibilité». J.-M. Maulpoix livre, dans ce même article, quatre formes de poétisation qui renvoient, non plus à des critères issus de la linguistique, mais à des postures particulières comme le laissent sous-entendre ses catégories: «quête de l’Un» (Y. Bonnefoy, P. Jaccottet…), «textualiste» (A.-M. Albiach, R. Giroux…), «figurative avec violence» (M. Deguy, J. Roubaud…) et «mystique» (J. Grosjean, C. Renard…). J.-M. Gleize, quant à lui, participant à un numéro d’Action poétique (4) consacré à cette même problématique, identifie trois types possibles: une poésie de la restauration des modèles anciens, une poésie de la poursuite du travail sur le vers et enfin une poésie de la négation. Cette classification plus fine lui permet notamment de lutter contre la tendance critique actuelle qui tend, par simplification schématique, à établir une distinction entre les poètes dits «littéralistes» et les poètes dits «néolyriques». En effet, force est de constater que certains discours théoriques tentent de mettre en évidence une sorte de «bipolarisation» du champ actuel entre les tenants d’une poésie littérale taxés de formalisme ou de textualisme privilégiant l’exploration des possibles du langage (D. Roche, E. Hocquard, O. Cadiot…) et les tenants de ce qu’on a appelé à partir des années 1980 le «renouveau lyrique», offrant de multiples modulations du chant à «effet de sujet», à la fois appel et célébration (J.-M. Maulpoix, C. Bobin, P. Delaveau…). A travers ces nombreux écrits théoriques, on note la récurrence de ces deux tendances antinomiques qui relèvent d’une tentative «expérimentaliste» et d’une tentative «émotionnaliste». A partir de là, on peut s’interroger sur la place de l’Oulipo parmi ces diverses typologies. De par leur «formélisme», faut-il dénier pour autant aux œuvres oulipiennes toute visée émotionnelle ou figuration lyrique? Mais, en somme, qu’est-ce qui fonde au juste la spécificité de la poésie oulipienne?

L’objectif de cet article sera de cerner les multiples postures poétiques du groupe en tentant d’établir une typologie des formes créatives de l’Ouvroir, afin de mieux appréhender cette poésie de la contrainte. Pour cela, nous nous interrogerons tout d’abord sur le statut de la contrainte à l’intérieur de la poétique oulipienne. Puis nous tenterons de proposer l’esquisse d’une typologie de la poésie oulipienne en articulant cette analyse autour de deux grandes familles de contraintes.

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