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André VELTER, poèmes

septembre 6, 2012

Frontières

« Mais nous, à qui le monde est patrie, comme aux poissons la
mer… »
Dante Alighieri

Qui a promis la terre promise ?
Dieu avait plus d’un slogan dans son sac à prophéties, et plus d’un rêve de
sang en lieu de lait et de miel.

C’est une malédiction moderne qui a imposé des bornes et des barrières
aux horizons nomades,
aux horizons que les caravanes empruntaient à leur guise, à leur rythme, à
leurs risques et périls certes,
mais librement, librement

Les confins, les lisières avaient un goût de défi et d’appel,
un goût de mémoire inconnue.

On partait avec des cartes incertaines où tout était possible. Le désert et le
gîte. L’embuscade et la steppe. L’altitude et la soif. Le vertige et la plaine.
Zones sans gardes ni entraves, passages livrés aux pèlerins, aux voyageurs, aux
insoumis,
terrains si vagues qu’ils touchaient aux songes du ciel.

En marge se projetaient tous les élans du cœur.

Les frontières désormais tiennent le centre et les rives, s’inventent
des rendez-vous sur un surcroît de ruines,
sortent de partout comme des licols d’importation jusqu’à étrangler le moindre
désir d’espace,
le moindre sursaut de souffle
et toute vie intérieure.

La loi des états semble le contrecoup panique de la grand peur qui hante
les sédentaires.
Et les pays cadenassés pullulent. Et ils s’accrochent à leurs limites. Et ils
contrôlent. Et ils répriment. Et ils tuent.
La loi des états est la pire imposture.

Les pays oubliés crèvent dans une poussière d’exil, dans des bivouacs de
boue,
dans le non-lieu d’une vieille blessure.
Ils échangent remords pour vengeance, légende pour programme, servitude pour
servitude,
avec dans le sablier la même dose de poison que d’espoir.

Car les frontières existent au dehors, au dedans.
Les frontières existent comme rarement sur terre et dans les têtes.
Leur pouvoir d’étouffement n’a jamais été aussi nocif. Aussi aveugle. Aussi
sanglant.
Leur treillis n’a jamais été aussi serré. Aussi poisseux. Aussi dément.
Car les frontières existent et renaissent
à la solde des milices, des clergés et des clans.

Pour un mur abattu, combien de solitudes bardées de barbelés?
Combien de nations ressuscitées aux forceps et changées aussitôt en autant de
fosses communes?

C’est la nouvelle lutte finale.
Tous contre tous. Frère contre frère. Voisin contre voisin. Dieu contre Dieu.

Qui a promis la terre promise ?
.
.
.
Le septième sommet – Poèmes pour Chantal Mauduit
.
Toi, et ton cri de joie au téléphone avant même de parler
    Toi, transfigurée à l’écoute d’un poème, essoufflée comme si tu venais de courir sur un tapis d’étoiles
    Toi, répétant l’oracle « c’est beau ! c’est beau ! c’est beau ! » avec cette voix d’enfance qui n’est pas une voix d’enfant
    Toi, la tête souvent à la renverse
    Toi, riant
    Toi, riant par-dessus toute rumeur
    Toi, riant d’un rire de source, d’un rire espiègle, d’un rire de bienheureuse espiègle, d’un rire de surprise et d’éveil
    Toi, que j’embrasse pour la première rue de Sommerard, puis dans la cour du musée de Cluny
    Toi, te conduisant très mal sur un banc du jardin du Luxembourg
    Toi, seule spectatrice, immobile dans l’ombre du théâtre Molière pendant trois heures de répétition
    Toi, lovée, le regard mauve
    Toi, riant du chahut d’une horde d’Anglais dans la chambre d’à côté
    Toi, riant de mes vanités d’homme trop occupé
    Toi, riant en prenant l’ascenseur
    Toi, te conduisant très mal sur la moleskine du Café Français
    Toi, seule spectatrice, immobile dans l’ombre du théâtre du Rond-Point pendant trois heures de répétition
    Toi, têtue, dents serrées, secouant tes cheveux
    Toi, virevoltant, mimant une jonglerie avec les feuilles d’automne et le vent
    Toi, dansant au bas des vignes de Montmartre, rue Saint-Vincent
    Toi, te conduisant très mal à l’arrière du scooter et m’empêchant de conduire
    Toi, bouche et ongles
    Toi, paroles fauves
    Toi, perdue dans la foule du théâtre des Cultures du Monde et t’enfuyant pour ne pas rompre la magie
    Toi, avec la grâce d’une gravité très douce évoquant le danger
    Toi, chuchotant le nom de tes amis morts
    Toi, caressant le caillou bleu semé d’une poussière d’or que je viens de t’offrir
    Toi, les yeux pleins de larmes à ton retour de Dharamsala
    Toi, en équilibre sur la rambarde de fer me repérant de loin en bondissant
    Toi, abandonnant tout et tous au milieu d’un repas quand j’appelle à l’improviste
    Toi, l’émerveillée qui émerveille
    Toi, l’impulsive à l’infinie tendresse
    Toi, l’irradiante qui s’offre paumes ouvertes au soleil
    Toi, t’étirant dix minutes au téléphone si je te réveille à midi
    Toi, et ce qui n’appartient qu’à nous
    Toi, riant à mon épaule
    Toi, riant de trois nuits sans sommeil
    Toi, riant dans un matin de pluie légère à Lisieux, et me disant : tu m’en fais voir du pays !
    Toi, te conduisant très mal sur une banquette de train, à l’aller comme au retour
    Toi, la plus pudique des impudiques, la plus conquérante des dépossédées
    Toi, passionnément démunie et distribuant partout le trésor des songes
    Toi, pleurant du fond de l’âme sur une épouvante qui me concerne seul
    Toi, pas à pas avec moi dans cette géhenne intime
    Toi, soignant les pires douleurs avec un peu d’azur récolté chez les dieux
    Toi, glissant une rose sous ton blouson, contre ta peau
    Toi, entrant à reculons sous le proche du faubourg Saint-Antoine en me jetant des brassées de baisers
    Toi, et l’écho de ton rire sous la voûte
    Toi, téléphonant des pentes du Dhaulagiri, la voix voilée par l’altitude

    Toi, m’envoyant encore des lettres des quatre coins du monde huit jours après ta mort

    Toi, léguant aux migrations de l’univers le chant de notre amour

.
.
Zone d’embarquement 
 
Il se peut que le Vieil Océan sonne creux désormais 
et que le hasard n’ait rien aboli. 
 
Ce qui chante dans nos mémoires 
prend-il congé de nous 
 
comme une fausse alerte 
en zone d’embarquement ?  
 
Dis, Pedro Calderón de la Barca, 
où s’est envolé le voilier de nos rêves ? 
 
Il est trop de poèmes réduits au petit feu 
de bruits de glotte qui glosent, 
 
même si la poésie de n’en va pas revenir sur ses pas, 
même si je n’est pas un autre, parfois.  
 
Le vagabond au cœur sauvage 
rameute autant qu’il peut. 
 
C’est à ruiner l’enclos du vent 
que s’épuisent nos lèvres et nos dents. 
 
Dis, Pedro Calderón de la Barca, 
en quelle vie prolonges-tu notre songe ? 

.
.
Le site d’André Velter avec Bio, biblio etc

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