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Petr Král, poèmes

juillet 24, 2012
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SANS

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C’est l’été; nous fuyons avec le bus, grise étoile,
sous les arbres oubliés un peu. Leurs ombres, des deux
côtés,
s’étalent en taches étonnées sur les façades, échos
de paroles surgies nulle part. Plus loin, dans la nuit des
maisons,
on devine comme un appel d’océan; d’une immensité
distraite qui ne nous attire ailleurs
que pour se détourner, tendant une glace ternie
au rien, sans plus de commentaire. Le piano surnage, noir,
dans un silence encore bourdonnant.
(Il pleut seulement là, sur le bord, où la pluie fait à peine
une robe d’oubli aux corps des femmes,
des femmes qui, trop claires, pleuvent doucement sur nos
chemins.)
On ne hâte rien; toute chose vient à nous quand il est
temps.
Aux arrêts de bus, hagards, nous nous attendons
nous-mêmes,
sans attendre.
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QUI CHANTE, BOUGE

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Le crépuscule
n’éteint rien; tout le feu, dans la nuit, s’obstine à hurler
sans voix
derrière les brèches des façades, les rainures ardentes
sous le portail;
le printemps n’est pas venu quand, déjà, il rampe sans
vergogne, se commet dans la joie
avec l’humus tiède; le temps vieilli se fait, se défait sans
peine
au gré de fautes nouvelles, faux pas bien sonnants
en ultime écho de la rage de qui s’obstinait, rapprochait
encore sa mèche baveuse
de la pomme de terre, pour faire exploser les gaz de la
caveet
toi, tu es gai, gaies sans bornes, tes mains tremblant pour
rien,
le grouillement rieur des lignes, des épreuves à nouveau
retournant au chaos, hors la lampe et son cercle,
gais les pinsons piaillants des remords, gai le ricanement
distrait de la mort
là comme ailleurs, dans la nuit entre les mâchoires édentées
des poches, des fissures —
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L’ENCERCLEMENT

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Bientôt midi. Le lac du parc fuit sur place, se hérisse d’un
métal fébrile
au souffle de l’instant. Dans l’herbe s’attardent, seuls, des
sentiers
d’ombre. Ta douceur guérit la blessure
et modère la peine; en vain je dis que l’horizon nous salue
d’une promesse de chute. Avec des cris d’oiseaux vers
l’ouverture des salles claires
entre les arbres; par un ascenseur de sève, de sang,
grondant sous l’écorce,
jusqu’à la nuit des racines. Au-delà des tulles du taillis, une
route proche
fait presque miroiter l’éclat d’une rivière. L’air embrasé
flambe immobile
dans les couronnes, si ardent qu’il cerne soudain les
branches crépitantes
par la nuit à venir. En vain je me fais statue d’effroi, clouée
au socle de la souche
dans l’encerclement des clairières: nous ne sommes pas en
exil, assures-tu,
appuyant pensive le sourire contre une promesse ignorée
de l’azur.
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LE CIMETIERE ET LES ENVIRONS

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Le gris poussiéreux des tombes nous
refuse, dérobe ses cendres calmes pour nous rendre au froid
et au métal des buis, au dessin net des chemins fuyant hors
du cercle
entre les pierres glacées. Sur les bords à nouveau le tout
s’abîme rapidement
dans le crépuscule, dans l’hésitation des lotissements
encore libres
devant les mailles de la clôture. La journée déclinante,
au-delà, s’éparpille vite en oiseaux et leurs tourbillons
affolés
autour du pilon, de nouvelles tours haletantes qu’il cloue
contre le bleu contrit
au-dessus des stades de la banlieue. Demain se lit à peine
dans les tracts inachevés, peut-être seulement dans le blanc
des chemises
qu’on a mises encore, là-bas, pour courir dans le noir
de maison en maison – Chaque nouvel espoir de plaisir,
d’une adhésion fervente
à la peau promise, nous chasse lui-même dans le froid,
n’avance une brèche d’Eden tiède qu’en récompense
du détour
par l’étendue venteuse de la peur. De surcroît la misère
des hideux, la poutre en fer étalée sans vergogne
à travers le boudoir du jour… Dans le dos des dernières
tombes, le mur gris s’appuie seulement
sur le ciel. Rien que cette mince paroi de clarté nue
montant des porcelaines sous l’horizon, d’une ville à peine
devinée
de tendresse ferme.
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TARD

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Il est tard, en vain vous brillez du regard et poussez le
ventre
entre les jambes – raidies d’avance – de celle qui, pendant
le tango,
sort déjà avec vous à reculons
du temps; en vain, une raie tracée dans les cheveux, vous
voulez pérorer au balcon
sur les restes mourants de soleil au fond de la baie.
Il est tard, le sourire béat face aux ténèbres
n’efface pas l’abîme.
Il y eut pourtant assez
de temps pour vivre, des après-midi entiers où le vent sur
la terrasse soulevait la nappe
pour lui apprendre l’oubli,
où une lueur mate perçait le gris des quais déserts
et l’ouvrait au blanc de nulle part,
où les graines comptées attendaient dans la nuit des
boutiques
et dans la rue passait à vélo une déesse inconnue.
Tout le temps pour vivre dans le frémissement distrait
d’un monde sans poids, alors que vous dormiez.
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Source Poezibao

Poète, traducteur et essayiste tchèque de langue française, Petr Král est né en 1941 à Prague mais il vit à Paris. Compagnon du surréalisme tchèque, il passa toute sa jeunesse en Tchécoslovaquie, dans les faubourgs de Prague ; il y fit des études de cinéma avant de rejoindre Paris en 1968. Outre des essais sur l’imaginaire des comiques cinématographiques (il s’est tout particulièrement intéressé à Buster Keaton) et sur le surréalisme pragois, il est auteur, en français, de nombreux livres de poésie. Il a également contribué à diffuser la poésie tchèque grâce à ses travaux de traduction (La poésie tchèque moderne, Paris, Belin, 1990).
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bibliographie
& Cie, Inactualité de l’orage, 1979 (épuisé)
Routes du Paradis, Pierre Bordas et fils, 1981
Le Surréalisme en Tchécoslovaquie, Gallimard, 1983
Le Burlesque ou Morale de la tarte à la crème, Stock, 1984 (édition de poche : Ramsay).
Les Burlesques ou Parade des somnambules, Stock, 1986
Jaroslav Seifert : Les danseuses passaient près d’ici, Actes Sud, 1987
Pour une Europe bleue, Arcane 17, 1989
Témoin des crépuscules, Champ Vallon, 1989
La Poésie tchèque moderne, Belin, 1990
La Poésie tchèque moderne (anthologie), Belin, 1990
Sentiment d¹antichambre dans un café d¹Aix , POL, 1991
Fin de l’imaginaire, Ousia, Bruxelles, 1993
Arsenal, Arcane 17-M.E.E.T., 1994
Le droit au gris, In’huit Le Cri, Bruxelles, 1994
Quoi? Quelque chose, Obsidiane, 1995
Le dixième, Ed. du Mécène, 1995
La vie privée, Belin, 1997
Le Poids et le frisson, Obsidiane 1999
La Poésie tchèque en fin de siècle, Sources, Namur, 1999
Aimer Venise, Obsidiane, 1999.
Prague, Champ Vallon, 1987 et 2000
Anthologie de la poésie tchèque contemporaine, Gallimard, 2002
Notions de base, Flammarion, 2005.
Pour l’Ange, Obsidiane, 2006
.
Sur le site remue.net, un
article de Ronald Klapka
et une très belle photo de Peter Král par Didier
Pruvot

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