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Franck André Jamme, poèmes

juillet 19, 2012


Les trois cercles

J’aurai vu.
J’aurai saisi, à force, les trois cercles:
le commun, le propre et celui de l’arcane.
J’aurai su le désir et le vide.

Parfois, trop proche de comprendre,
j’aurai baisé les lèvres de l’abîme.
Quelques chances m’auront sauvé.
Il me faudra beaucoup d’esprit,
à la dernière passe,
pour rire de l’infime chemin parcouru.
.
.
.
l’obligation

de ne s’exprimer

que très lentement

_

les isolements

impensables

_

parfois

_

les apparitions

_

par exemple

un troupeau de chats

habiles à faire des grimaces

_

ou même à fredonner

de vieux standards

_

tous en cœur

* * *

tous ces gens

qui aimeraient se balader

dans les bois

ou dans les jardins

_

selon les jours

_

et rien d’autre

_

l’art d’emmêler

les plans de l’ignorance

et de la perception

_

les livres

ne faisant voyager

au fond

que de la fausse monnaie

_

et on en a le sang figé

* * *

les grandes louves

au bout de la scène

_

qui enseignent

à leurs enfants

une variété de noblesse

_

les assortiments

d’impatience

et de détachement

_

les bouquets

de fleurs blanches

se débattant

dans les cascades

* * *

les pensées

toujours grosses

_

qui n’arrêtent jamais

d’en enfanter d’autres

_

les mensonges salutaires

de la mémoire

_

les êtres

qui décident tous ensemble

maintenant

de se mettre

à danser sur la route

et peu à peu

le chemin ne peut plus

s’appeler

que le bal
.
.
.
la personne du funambule

aussi exacte
si légère
que ses pas

la détestation
des entraves

celle qui disait

oui

c’est sûr

tu vivras

c’est ta chance

(1)

*

les très délectables
élégances
de la mémoire

les pensées devant lesquelles
se dresse tout à coup
une immense pensée

les êtres
qui se mettent à rêver
sur la route
et peu à peu
c’est le chemin
lui-même
qui se mue
en leur songe

(2)

*

les alliages
de fièvre
et de résignation

les grandes louves
au bout de la ville

qui enseignent
à leurs enfants
la tolérance

les larmes

se perdant
dans les cascades

(3)

*

la matière

carrément soufflée

les mains rapides

qui enroulent
les gestes uniques
ponctuant les visions

toutes ces mers
toujours humides

même sans la moindre pluie

la suffisance

l’irréfléchie

prête à nier
n’importe quelle évidence

(4)

*

le sentiment
que quelque chose de perdu
se promène dans vos rêveries

l’esprit

poussé soudain à pénétrer
l’une de vos pensées
avec cette promesse

lui fournir
constamment
de quoi vivre

le temps

qui fera le reste

(5)

Franck André Jamme, au secret, Éditions Isabelle Sauvage, 2010, sans pagination mais textes numérotés de (1) à (103)
.
.
.
Les fossoyeurs de ce qui ne peut être ni
saisi ni pesé, mais qui attend pourtant der-
rière la moindre porte, ces croque-morts-là
sont à l’œuvre. Ils crèvent même de nous res-
sembler – que nous ayons enfin leur regard
torve, de médiocres. nous serons clairs.
Nous le permet tout ce que nous possédons :
nos pierres nues, qui ne font que dormir et
rêver. Et guider. Nous passerons le sel,
toujours.

(95)

La cime et le fond ne diffèrent. Sauvés,
perdus et le contraire, nous resterons les
égarés. Ce qui n’a pas encore de nom
viendra. Amande offerte, promesse devenue
vivante. Plus tard, quelquefois, le partage.
(99)

J’aurai vu. J’aurai saisi, à force, les trois
cercles : le commun, le propre et celui de
l’arcane. J’aurai su le désir et le vide. Parfois,
trop proche de comprendre, j’aurai baisé les
lèvres de l’abîme. Quelques chances m’auront
sauvé. Il me faudra beaucoup d’esprit, à la
dernière passe, pour rire de l’infime chemin
parcouru.
(100)
extraits de Par les trous du manteau de l’apparence (Hauteville House, Guernesey)
.
.
.
Source CIPM
Auteur depuis le début des années 80 d’une quinzaine de livres de poèmes (surtout en prose) et de fragments – publiés par Thierry Bouchard, Granit, Fata Morgana, Unes, Virgile/Ulysse Fin de Siècle, Melville, Flammarion, Isabelle Sauvage, Conférence. Mère institutrice, père violoniste et résistant. Soprano solo dans un chœur d’enfants entre 1954 et 1959. Seuls bonheurs de la scolarité entière : l’analyse logique et le grec ancien. Entre 18 et 21 ans, écriture de deux livres disons expérimentaux (des extraits paraissent dans Les Cahiers du Chemin, sous un pseudonyme).
Il n’écrit plus ensuite pendant dix ans. Camaraderies situationnistes. Deux années dans le Londres du début des années 70. Puis sept ans de journalisme sous un autre pseudonyme – en particulier au Monde de la Musique, où il est chargé du jazz de cette fin des années 70, de quelques musiques classiques extra-européennes et des musiques que l’on ne sait trop où classer. Retour à l’écriture en 1979, de façon très soudaine. En 1983, René Char, qu’il voit régulièrement depuis quelques années et qui l’a aidé à publier son premier livre, L’Ombre des biens à venir, lui propose de participer à la mise en oeuvre de sa Pléiade. Dès 1982, fréquents voyages en Inde . Passionné par l’art contemporain de ce pays dans les domaines bruts, tantriques et tribaux, il participe à de nombreuses expositions en France (Magiciens de la Terre/Centre Pompidou, Azur/Fondation Cartier, Galerie du Jour-Agnès b., Beaux-Arts de Paris) et aux États-Unis (The Drawing Center, Feature Gallery NYC, CCA San Francisco).
Gravement choqué par un accident en 1985 sur la route Delhi-Jaipur, il écrit pendant sa convalescence La Récitation de l’oubli. Traducteur de poètes rencontrés au cours de ses voyages : Lokenath Bhattacharya (à New Delhi), Udayan Vajpeyi (à Bhopal), John Ashbery (à Bard College). Charles Duits, Edmond Jabès, Philippe Jaccottet : longues amitiés. Quelques visites « que l’on oublie difficilement » à Henri Michaux. Depuis déjà de nombreuses années, proximité de Jacques Dupin. Vraie joie aux collaborations régulières avec peintres, musiciens et comédiens. Nombreuses lectures en France et surtout à l’étranger (New York, Londres, San Francisco, Bard College, Prague, Delhi, Oxford, Moscou, Trinity College, Calcutta). Depuis 1998, fréquents séjours à New York, où il commence à publier son travail en anglais (chez Sélavy Press, Black Square Editions, Wave Books, dans des traductions de David Kelley, Michael Tweed, Charles Borkhuis, John Ashbery). Quelques expositions de travaux plastiques (Galerie du Jour/Agnès b., Feature Gallery NYC, Meridian Gallery SF), qui sont avant tout comme des repos. Dans ce monde presque éternellement et essentiellement dominé par des énergies basses qui haïssent celles du partage et de l’esprit (dans tous les sens du terme), car elles en ont dans le fond une peur bleue, beaucoup d’admiration pour beaucoup d’êtres et beaucoup de choses. Par exemple le Tchouang Tseu. Ou John Coltrane. Ou Cy Twombly. Et tant d’autres. Né en 1947. Vit à Paris et dans un village du nord de l’Yonne.

Livres :

• L’Ombre des biens à venir, Thierry Bouchard, 1981.
• Absence de résidence et pratique du songe, Granit, 1985.
• La Récitation de l’oubli, Fata Morgana, 1986.
• Pour les simples, Fata Morgana, 1987.
• Bois de lune, Fata Morgana, 1990.
• De la multiplication des brèches et des obstacles, Fata Morgana, 1993.
• Un diamant sans étonnement, Unes, 1998.
• Encore une attaque silencieuse, Unes, 1999.
• L’Avantage de la parole, Unes, 1999.
• Nouveaux exercices, Virgile / Ulysse fin de siècle, 2002.
• La Récitation de l’oubli, Flammarion, 2004.
• Extraits de la vie des scarabées, Melville, 2004.
• De la distraction (avec Virgile Novarina), Virgile / Ulysse fin de siècle, 2005.
• Encore une attaque silencieuse, Melville, 2005.
• Au secret, Isabelle Sauvage, 2010.
• Mantra Box, Conférence, 2010.

Près d’une soixantaine de tirages limités, la plupart illustrés par des artistes : Nicolas Alquin, Pierre André Benoit, François Bouillon, James Brown, Francesca Chandon, Marc Couturier, Olivier Debré, Philippe Favier, Suzan Frecon, Monique Frydman, Léonie Guyer, Madame Ladho, Marcel Miracle, Virgile Novarina, Jean-Luc et Titi Parant, Jaume Plensa, Valérie-Catherine Richez, Raja Babu Sharma, Hanns Schimansky, Richard Texier, Jan Voss, Acharya Vyakul, Yang Jiechang, Zao Wou-Ki, Jean Zuber. Des poèmes musicaux et livrets avec Frank Royon Le Mée, Steve Lacy et Claire Renard – cette dernière pour l’opéra Col Canto, créé en 1995. Quelques collaborations avec les comédiens : Michael Lonsdale, François Marthouret, Les Souffleurs.

Traductions :

• Le Danseur de cour, Les Marches du vide, Débris reconstruits, La Danse et Dieu à quatre têtes de Lokenath Bhattacharya (du bengali, avec l’aide de l’auteur), Granit, Fata Morgana et Gallimard, entre 1985 et 1993.
• Vie invisible de Udayan Vajpeyi (du hindi, avec l’aide de l’auteur,) Cheyne et Ragage, 2001 et 2007.
• Trois poèmes de John Ashbery (avec l’aide de l’auteur et de Marie-France Azar), Al Dante, 2010.


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