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Francis Combes, poèmes

juin 29, 2012

JE ET L’AUTRE

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L’autre est un Je
Et il est Nous
Il est Elle
et Elle est aussi Il
Et nous sommes tous les autres…
Tous uniques
et tous
si peu différents…
Beaucoup de Je
et si peu de Nous…
.
.
.

Révolutions arabes

Pendant que nous dormons, des peuples se réveillent.

Des jeunes et des moins jeunes se soulèvent

et se soulevant, ils soulèvent le grand édredon nocturne

du silence et de la peur

sous lequel ils étouffent, même en plein jour.

Des peuples se réveillent,

ils ouvrent une porte sur l’inconnu

et la Terre se met à tourner sur ses gonds.

Cela craque de tous les côtés…

Ce qui hier paraissait impossible

aujourd’hui est possible.

Ce qui hier était éternel

déjà n’est plus.

Les peuples en ont assez de se priver

pour que quelques-uns se gavent.

Et ils ont un appétit d’ogre

qui vient juste de se lever.

Le peuple se plante à tous les carrefours,

armé de couteaux et de bâtons.

(Entre les mains du peuple, le bâton

est aujourd’hui le meilleur ami du jasmin).

Que va-t-il se passer ?

Mektoub…

Les petits voleurs vont se mettre à courir dans les rues.

Et les plus grands

vont courir les chancelleries

pour voler au peuple

sa révolution.

Mektoub… Rien n’est écrit.

Ceux qui savent où ils vont

montreront le chemin.
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Évidence

Mardi 25 novembre 2008

La bonne santé d’une entreprise

se juge à ses profits.

C’est évident

comme est évidente

cette constatation :

la Terre est plate.

(in « Leçons de choses »)
.
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La complainte du trader

(1)

Je travaillais à la City

Dans ma partie, j’étais un bon,

On goûtait ma ténacité.

Mon job c’était : lever des fonds ;

Placements risqués, actions, hedges funds…

La Bourse pour moi n’a pas d’secrets.

Jouer, c’était mon kiff, au fond…

Je suis trader, c’est mon métier.

Je peux le dire, sans me vanter,

j’ai gagné des paquets de blé.

Et pour la banque et mes patrons,

je vous raconte pas la moisson…

Achat et ventes, acquisitions

des entreprises à dégraisser.

Fusions, délocalisations…

Faut de la rentabilité !

(2)

L’économie c’est une guerre.

Il faut tuer ou se faire tuer.

Pour moi, c’était mon ordinaire ;

Je savais tirer le premier.

Bien sûr parfois des salariés

se retrouvaient sur le carreau.

Mais à quoi bon crier « Haro ! »

sur nous autres les financiers ?

Moi, qu’est-ce que je pouvais y faire ?

Telle est la dure loi des affaires,

la dure loi de la City,

le prix de l’efficacité.

On a connu des moments forts,

de beaux jours de spéculation

où on s’est fait des couilles en or

en bossant pour les fonds d’pension.

(3)

On a connu la belle époque

du crédit fou, des dettes en stock.

On était junky aux subprimes ;

C’était l’bon temps, le good old time.

On a connu les grosses bulles ;

l’Internet et l’immobilier,

les nouveaux produits financiers…

On vivait comme des funambules

pareils à des bulles de champagne

toujours plus vives et légères,

la mousse même de la Terre…

Nous avions la frite, la gagne.

J’avais choisi de vivre à Londres

pour bosser chez Lehman’s B.rothers.

Mais voici : soudain tout s’effondre ;

c’est la faillite pour les brokers.

(4)

Hier on nous a réunis

pour nous dire : « Vous êtes virés ;

Lehman’s Brother, c’est terminé ».

La vie à Londres c’est fini.

Finie ma carrière de trader.

Mon loft de Trafalgar Square.

Et à qui vendre ? Plus d’acheteurs…

Je vais aller pointer, chômeur.

Je vais rejoindre la foule inquiète

des insolvables… Ceux-là même

qui ne pouvant payer leurs traites

ont fait chuter tout le système.

(Le mal toujours nous vient des pauvres…)

God save the Bank ! l’Etat nous sauve !

Vite, que reprennent les affaires !

Et qu’à nouveau je sois trader !
.
.
.

Procuste

Sur la route près d’Athènes
Il offrait l’hospitalité aux voyageurs
Puis les attachait sur un lit de fer.
S’ils étaient trop grands
Il coupait tout ce qui dépassait.
S’ils étaient trop petits
Il étirait leurs membres
Jusqu’à briser os et ligaments.

Qui prétend que l’antique culture grecque
Est oubliée et méprisée ?
Aujourd’hui Procuste serait
Commissaire européen ou bien banquier.
.
.
.

Le cerisier du Japon

J’ai fait la connaissance d’un cerisier du Japon,
(un sakura autrement nommé prunus serrulata),
planté sur la terrasse
au sommet de la Tour Périscope
avenue d’Italie
dans le treizième arrondissement.
Assis dans la salle de réception du dernier étage
nous sommes entourés de baies vitrées qui dominent Paris,
Paris qui se cache tout en bas
dans un brouillard gris et doré
comme si le monde entier
souffrait de cataracte.
A côté de nous, une piscine
à l’œil bleu et clair, dort,
transparente et tranquille,
sans une vague.
Nous sommes loin du tsunami,
loin du tremblement de terre
et de l’accident nucléaire…
Pendant la lecture de poésie,
je regarde le prunus à travers la vitre épaisse.
Ses branches lourdes de fleurs roses en grappes serrées,
que bousculent les bourrasques et les giboulées…
Le prunus tient bon
au milieu des courants d’air contraires, dans le vent des hauteurs.
Ambassadeur, malgré lui, d’un pays qu’il ne connaît pas.
Et je me dis, même si certains le nient,
que nous sommes bien sur le même bateau,
chahuté par la tempête.
La planète comme la barque de bois clair
que nous porte le serveur du restaurant de sushis
et nous,
qui nous serrons à bord.
.
.
.

Lettre à de jeunes poètes

1 – Adolescents, nombreux sont ceux qui éprouvent le besoin d’écrire des poèmes. Par la suite, la vie se charge de vous émonder, de vous faire renoncer à cette activité ni raisonnable ni rentable. Le poète est celui qui n’a pas renoncé à ses erreurs de jeunesse. Mais pour cela, il faut lire, travailler, se corriger sans cesse. Car la poésie est aussi un art. Etudiez les poètes qui vous ont précédés. Une fois que vous avez trouvé la poésie, continuez à la chercher. Apprenez les règles. Ne les respectez pas.

2 – Le plus important est de se former une conscience et une sensibilité d’être humain vivant pleinement son temps. Il ne s’agit pas d’être dans l’air du temps ; il s’agit d’être à la pointe de son temps. Emporter dans ses bagages ce qu’il faudrait garder du passé pour voyager dans le futur. Car la poésie n’est pas qu’un art. Ou c’est un art d’habiter le monde. La poésie n’est pas faite que de mots. Elle est une forme de conscience hypersensible. (Ou de sensibilité hyper‑consciente).

3 – Le rôle des poètes a toujours été de connaître le nom des plantes, des pierres, des oiseaux. Enumérer le monde pour l’apprivoiser. La ville moderne et nos inventions font aussi partie du monde. Il nous faut les acclimater. Imaginer le monde. Manœuvrer dans la fiction à haut régime. Le domaine du poème, c’est le réel et c’est aussi l’impossible, le merveilleux. Il n’y a pas de poésie sans utopie. Le vrai domaine du poème, c’est le rêve éveillé. Entraînez-vous à marcher avec les pieds sur la Terre et ne dédaignez pas, de temps en temps, d’effectuer des sauts périlleux dans l’espace.

4 – Quand on est jeune et qu’on a la vie devant soi, on aime souvent les poèmes sombres et désespérés, le spleen, le noir et le gothique… Plus tard, on apprend à apprécier chaque instant de la vie. Il y a des poètes tristes et des poètes gais, des nostalgiques et des poètes qui espèrent. Parfois, ce sont les mêmes. Tous ont droit de cité dans la cité si, à l’égal du boulanger, ils font un pain bon, odorant, croquant, tendre et réjouissant ; s’ils apportent un peu de vérité, de force, de joie.

5 – Comme la vie est courte, il faut essayer de la vivre pleinement. Ne pas pactiser avec la mort. Dans une société où la plupart des gens perdent leur vie à essayer de la gagner, le poète s’arrête pour regarder, comprendre, sentir. Intéressez-vous aux autres, prenez le temps de les aimer. Le continent le plus étrange et le plus neuf à explorer pour le poème, c’est notre vie commune. Je est aussi tous les autres. Nous ne sommes pas si différents que ça les uns des autres. C’est ce qui fonde la possibilité du poème. Et du partage. Le poème élargit l’enveloppe de l’individu à l’humanité.

6 – Le poème est l’étincelle qui peut jaillir du frottement de deux regards. Sentir que nous existons vraiment parce que nous avons besoin des autres et que nous comptons pour eux. Essayer chaque jour de faire quelque chose qui soit utile et beau. Etre heureux est un travail. Le vrai bonheur est productif. Communicatif. Le poème est un cadeau que l’on se fait et que l’on fait aux autres.

7 – Les poètes ne sont pas les inventeurs de la langue. La langue vient du peuple. C’est en lui qu’elle vit et bouge. Même s’il est souvent dépossédé de ses propres mots… Le poète est l’Indien qui applique son oreille sur la poitrine du peuple pour entendre venir de loin le galop assourdi des mots… Et tente de leur restituer le sens de la chevauchée. Faites l’amour avec les mots. Faites qu’ils fassent l’amour entre eux. Parler est utile. Même pour aimer.

8 – Pas de poème sans jeu avec les mots. Mais la poésie n’est pas qu’un jeu. La vraie matière première de la poésie, ce ne sont pas les mots, ce sont les émotions, les sens, les sentiments. Il n’est pas non plus interdit de penser.

9 – Ne vous payez pas de mots. Ne faites pas trop confiance aux mots. Entendez leur musique ; sachez y céder… et ne pas y céder. Evitez les phrases creuses, les images et les idées qui sonnent creux. Restez concrets. Pensez en images. N’ayez pas peur de la folie. Dans la folie, restez lucide. Préférez le mot juste. Ajustez les mots. Il y a une vérité du poème. Cherchez la vérité ; dites-la.

10 – Il y a encore des révolutions à imaginer. Faites à votre idée…
À vous de jouer…

Francis Combes, président du jury du prix de poésie des lycéens et des étudiants « Poésie en liberté ».2008
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Bibliographie

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Poésie

 

Apprentis du printemps, EFR, 1980

L’Amour, la marguerite et l’ordinateur, Messidor, collection La petite Sirène, 1983

Cévennes, ou Le ciel n’est pas à vendre, Ipomée, collection Tadorne, 1986 (Prix RTL de poésie)

Les Petites leçons de choses, collection Commune, trois éditions, (1987, 1995, 1997)

La Dame de la Tour Eiffel, avec une sérigraphie de François Ferret, Contrastes, 1989

Au Vert-Galant jeté en Seine, Europe / Poésie, 1991

La Ballade du coeur insoumis, La Malle d’aurore, 1996

La Fabrique du bonheur, Les Ecrits des Forges / Le dé bleu, 2000

Cause commune, Le Temps des Cerises (trois éditions) (2003,  2005, 2008)

Le Cahier bleu de Chine, collection Commune, 2005

La Ballade d’Aubervilliers, Dialectique communication / Le Temps des Cerises, 2007

La Clef du monde est dans l’entrée à gauche, Le Temps des Cerises, 2008

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Proses

 

Bal masqué sur minitel, conte moral, Messidor, 1989

Conversation avec Henri Lefebvre, (en collaboration avec Patricia Latour), Messidor,  collection Libres propos, 1991

Les Apologues de Jean Lafleur, Le Temps des Cerises, 1996

La Romance de Marc et Leïla, roman-poème, Le Temps des Cerises, 2000

Les Chroniques de la barbarie, théâtre chanté, collection Commune 2002

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Traductions par Francis Combes

 

Henri Heine, le tambour de la Liberté, Le Temps des Cerises, 1997

Vladimir Maïakovski,  Ecoutez, si on allume les étoiles… Le Temps des Cerises, 2005

 

Anthologies

 

Les plus beaux poèmes pour la paix (en collaboration avec Patricia Latour), Messidor, 1989

101 Poèmes dans le métro, Nouveaux poèmes dans le métro et Poèmes pour voyager, (en collaboration avec Gérard Cartier), Le Temps des Cerises, (1994, 1996, 1999)

101 Poèmes sur l’amour, Le Temps des Cerises, 2002

101 Poèmes contre la guerre, Le Temps des Cerises, 2003

La poésie est dans la rue, (en collaboration avec Jean-Luc Despax), Le Temps des Cerises, 2008

 

Traductions des ouvrages de Francis Combes

 

Le printemps bleu / azrak rabyia, (traduction d’ Apprentis du printemps en arabe, par Tahar Ouettar), Alger, ENAP,  1987

Maskenbal auf Minitel, (traduction de Bal masqué sur minitel, en allemand, par Gerhard Leo), Berlin, Dietzverlag, 1991

When the Metro is Free, (traduction de poèmes de Cause commune, en anglais, par Bob Dixon, dans l’anthologie de la poésie protestataire française publiée par Alan Dent), Smockestack, 2007.

 

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Ses poèmes sur son blog ici


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