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Ferruccio Brugnaro, poèmes

juin 28, 2012


Nulle main, nul regard

Nulle main, nul regard
camarades, nul souvenir.
Il n’y a que le silence
……..rayé par le poison
……..qui sort des cheminées.
Il n’y a que des visages
dilatés par l’attente, l’inquiétude.
Mais comment se peut-il que personne ne s’aperçoive de notre existence, ne pense
……..jamais à nous ?
Que personne ne veuille nous regarder
…….nous entendre dans notre réalité intérieure ?
Nous ne réussirons jamais à le croire.
……..Nous ne pourrons jamais
nous convaincre que nous sommes complètement seuls

in Ils veulent nous enterrer ! Editinter 2008 trad Béatrice Gaudy
.
.
.

Le travail nocturne

Le travail nocturne
est commencé depuis peu
………Je fais
la navette entre les machines
qui me sont assignées
je regarde les murs
les lumières incertaines
du plafond
mais je ne réussi pas
à me rendre compte de quoi que ce soit.
Je frémis
comme une feuille de nylon sous la pluie.
Je me sens
à présent rejeté comme un déchet
.
.
.

Le cœur de tous

Le réfectoire est plein de jeunes gens à présent.
Il est environ trois heures du matin.
Chacun ouvre son sac, taciturne.
L’âme brûle avec peine, se garde
de ce qui l’entoure, pâle dans l’essoufflement
de la terre poursuivie par le vent.
Le cœur de nous tous
à présent n’est plus qu’un.
Une est la peine, la violence.
Une la vision angoissante qui nous immobilise
et nous abandonne sur le bord
de toute généreuse résistance, de tout mirage.
In « Ils veulent nous enterrer » / Editinter / trad Béatrice Gaudy.
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Extrait de « Ils veulent nous enterrer »

« nous avons vu et vécu

ce que d’autres hommes abhorrent

et d’autres ignorent. Nous avons accepté

pieds nus la neige, les journées tristes

et interminables et nous seuls avons connu

la neige fondante entassée sur les meneaux

des fenêtres, le soleil traîné de force

au loin par le vent »
.
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Je ne me souviens pas

Je ne me souviens pas d’un matin ausi obscur.
La brume est très dense
et pénètre glaciale parmi nous
dans l’atelier avec l’angoisse
de quelque oiseau qui crie en vain
aujourd’hui.
La voix de mes camarades ;
La voix la plus belle et la plus forte de l’âme
résonne vide
lointaine
comme la joie, la couleur de l’air.

Ferruccio BRUGNARO
Traduit de l’italien par Béatrice GAUDY
.
.
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Presque soixante-dix ans se sont écoulés

.
A Federico Garcia Lorca
.
Les jours et les nuits avaient
la pâleur
des jours et des nuits actuels.
La lune claire de Cuba
démasquait
l’envahissante terreur.
Les phalangistes, les fascistes à Granada
marchaient enragés
goguenards
vers ta maison.
La jeune république d’Espagne
fut livrée aux flammes.
Tes cris baignés de sang
retentirent loin
croisèrent, s’associèrent
à mes cris
en une aube d’août
sans égale
en beauté et férocité.
Le temps n’effaça pas tout
le temps.
L’amour de ton rêve
ta soif de liberté
crûrent puissamment dans nos chairs
furent notre vie même.
Mais à présent… à présent… très cher Federico
presque soixante-dix ans se sont écoulés…
Le monde est encore infesté
d’insatiables égoïsmes
de guerres
de fascismes
augmente la folie
dans le cerveau humain.
Sur les routes de l’Europe
qui vacille
on réentend à nouveau
le vacarme
des tyrans
des violents
contre ce nôtre coeur
résolu déterminé
à résister
résister
à l’assassinat et à la mort.
.
.
.

NEIGE DE PRINTEMPS

Elle est bouleversante
et belle
comme tes baisers
quand tu es enragée.
Elle dissout maintenant
les nœuds de douleur
les plus obscurs
en lumière intense et douce.
Son étreinte immaculée
à la terre
est ton étreinte
frémissante et heureuse
sur ma vie
au cœur de la nuit.
.
.
.
.

Portrait partiel de Maria

1.

Elle part à huit heures
à midi
à dix heures et demie
à deux heures de l’après-midi
à quatre heures.
Maria part à neuf heures
à dix heures
à onze heures.
L’école l’appelle à temps plein.
Mieux vaut ne pas attacher d’importance
à l’horloge
si on ne veut pas
être désorienté
se perdre complètement.
Maria part sans arrêt
il n’y a pas de distinction
entre les jours et les heures.
Il n’est pas facile de savoir quand
elle revient.
Elle peut aussi revenir
à une heure
à une heure et demie
à six heures
à sept
à huit.
Son retour est un mystère.
Mais quand elle revient
quand elle revient
c’est si beau
qu il y a de quoi devenir fou.

2.

L’automne était lumineux.
Midi était passé
depuis un bon bout de temps.
Dans la cuisine
mon puissant père
attendait pour manger quelque chose
mais il n’y avait pas
le moindre signe de repas.
Maria rentre entre-temps
comme une tourmente
chargée de sacs et de livres.
La maison se réchauffe tout à coup.
Maria lave les légumes
prépare la viande.
Mon père me regarde d’un air hésitant.
Maria prend les casseroles, allume les brûleurs
taille, fait revenir.
Maria se déplace
dans mille directions
et raconte, raconte avec enthousiasme
sa matinée.
Mon père regarde autour de lui
incrédule
il me regarde impressionné.
Il me dira un jour
cette femme est véritablement un démon.

3.

Maria chante, parfois, les chansons
les plus intenses.
Chansons qui n’ont jamais été
entendues avant
qui ne s’entendent
nulle part.
Elle chante, parfois, explose dans ses
chants
denses
d’histoires
sans paroles.
Elle chante des choses, des événements
inconnus
infatigable
se déplace, se balance
me chante
des joies profondes.
Elle chante, s’invente, m’invente
des chansons
Maria
quelquefois de retour
dans la nuit fonde
ce qui ne peut se dire
ce qui ne peut se raconter.

4.

Regardez-la assise entre les bancs
avec tous les enfants
agglutinés autour d’elle.
Maria à l’école
enchante continuellement
enseigne les mathématiques
mais fait de tout.
Regardez-la assembler science
et poésie
travail manuel
et musique.
Regardez comme elle entre dans la vie
des enfants
les plus malchanceux
comme elle parle de la douleur humaine
comme elle sait créer
une gaieté improvisée.
Maria communique essentiellement
avec l’âme.
Regardez-la, il faut la voir
elle ne s’arrête
devant rien
ni personne.
Il faut la voir, il faut l’entendre.

5.

Ne la heurte pas
sur la liberté
sinon elle t’écharpe.
Ne la heurte pas
sur la justice
parce qu’elle se transforme
en fauve.
Maria
est fraternelle jusqu’à l’impossible.
Elle n’accepte pas, ne reconnaît pas
les palissades
les frontières
entre une vie
et une autre vie.
Elle repousse absolument
la peste des privilèges
des inégalités.
Maria
porte un seul, unique
drapeau
le drapeau de son
rouge amour
qui ne veut pas
ne veut pas
être amené.
.
.
.

LA SOLITUDE, LA FAIM LANCINANTE

Je ne suis pas intéressé, pas intéressé
par une poésie
qui ne se mêle pas, qui n’est pas partie sanglante
des frustations
des atroces souffrances
de millions et de millions d’hommes
contraints au silence
enfermé en prison
tués.
Je ne suis pas intéressé
par une poésie
aux sons agréables
divagations, abstractions de merde.
Je dois rejoindre
la solitude, la faim lancinante
du paysan d’Amérique du Sud.
Je dois recueillir toujours
plus profondément
la lutte créatrice acharnée
de tous les ouvriers de la terre.
Dans l’isolement, dans la douleur méprisée
de mes compagnons noirs
dans leur dure angoisse quotidienne
dans leur mort
mon cœur et mon action se sont plantés.
.
.
.

NOUS NE VOULONS PLUS DE PATRONS

Nous ne voulons plus de patrons
d’aucune espèce.
Ils se sont déjà trop amusés
avec notre sang,
ont déjà fait trop de fêtes
avec notre vie.
Ne nous posez pas tant de questions.
Regardez nos blessures
les blessures des paysans
des mineurs.
Cette plante se retire du monde
une fois pour toutes.
Ne nous demandez rien de plus. Nous avons
décidé d’aller jusqu’au bout.
Nous ne voulons plus de patrons
car les patrons
sont tous les mêmes
car ils veulent la terre entière
pour eux
car ils volent, piétinent
inlassablement
car ils tuent, tuent
jour et nuit sous tous les cieux.
.
.
.

RENCONTRE AVEC UN VIEIL OUVRIER

J’ai vu un vieil ouvrier, aujourd’hui,
un ami cher ; appuyé
à un réservoir énorme
il regardait le ciel et il regardait
ses mains.
Il arborait un large sourire
dans ses yeux rougis par le froid
intense de la neige, brillants
telles des écorces mouillées.
Il me dit, avec un calme doux,
qu’il serait temps pour lui
que vînt la mort : d’autant
qu’il ne dérangerait personne
pour cette circonstance.
Et il continuait à regarder le ciel, le soleil
qui exhalait des mouettes tendres sur la mer.
Son visage semblait une pierre
multiséculaire gravées de hiéroglyphes extraite
des sables.

Source
Ferruccio Brugnaro vit à Spinea (Vénétie).
Autodidacte, il est ouvrier à Portomarghera depuis le début des années cinquante. Il a fait partie pendant de nombreuses années du comité d’entreprise de Montefibre-Montedison et a été un protagoniste des longues luttes du mouvement ouvrier de ces dernières décennies. En 1965, il commence à distribuer dans les quartiers, les écoles, et aux ouvriers en lutte ses premiers polycopiés de poésie, des récits, des pensées. C’est l’un des premiers en Italie à diffuser la poésie sous forme de feuille volante. Sur les murs d’Orgosolo on peut encore lire sa poésie écrite dans les années 1970. Ses travaux ont été publiés dans de multiples revues.
Une partie de ses écrits, polycopiés et diffusés sous forme de feuilles volantes, ont été rassemblés par l’éditeur Bertani et publiés dans les recueils Ils veulent nous enfoncer dessous (1975), Nous devons vouloir (1976), Le silence ne règne pas (1978). En 1977, un ensemble de ses poèmes a été mis en musique par l’auteur-compositeur-interprète Gualtiero Bertelli.
Ferruccio Brugnaro est présent dans de nombreuses anthologies, entre autres Le public de la poésie, Poésie et réalité, Écrivains et industrie, Cent ans de littérature, Poètes de la désapprobation, L’autre vingtième siècle.
En 1980, avec d’autres travailleurs, il crée à Milan les cahiers d’écriture ouvrière Vêtements – Travail.
En 1984, est publié Poesies pour le compte de la coopérative Punti di Mutamento.
En octobre 1990, ont été affichés sur les murs de Venise et de Mestre plus de cinq cents manifestes avec une de ses poésies contre la guerre. Le même manifeste a été affiché sur les espaces publics en janvier 1991 à Rome.
En 1993, est publié le recueil Les claires étoiles de notre nuit, éditions Campanotto.
En 1996, dans Viceversa, revue de Barcelone, sont édités des poèmes, dans une traduction de Carlos Vitale.
En 1997, onze poèmes traduits en anglais par Kevin Bongiorni et Reinhold Grimm sont publiés dans le n° 29 de Pembroke Magazine, une revue internationale de l’Université de Caroline du Nord (USA).
En 1998, est publié First of sun par l’éditeur Curbstone (USA), un recueil de type anthologique de sa production poétique, traduit par le poète américain Jack Hirschman.
La même année, il est invité par l’Université d’État de Californie, au Congrès de la Nouvelle Amérique, par des bibliothèques, des centres communautaires, des syndicats, des écoles.
En janvier 2000, traduit par le même Hirschman, sort à San Francisco Portrait partial de Maria chez Deliriodendron Press.
À l’heure actuelle, en Italie, aux États-Unis et en France, ses poèmes sont publiés par les différents journaux et revues qui se battent pour la cause sociale et politique des plus faibles et des plus marginalisés.
En France, Éditinter a publié en 2002 une anthologie bilingue, sous le titre Le Printemps mûrit lentement dans une traduction de Jean-Luc Lamouille.
Les textes de Ferruccio Brugnaro sont traduits en français par Béatrice Gaudy.

Ses œuvres

Ils veulent nous enterrer, (Traduit de l’italien par Béatrice GAUDY)
Vogliono cacciarci sotto (Éditinter)
Il n’y a rien à attendre (traduit de l’italien par J.-L. LAMOUILLE)
Incontro con un vecchio operaio / Rencontre avec un vieil ouvrier (Traduit de l’italien par Béatrice GAUDY)
Le neve stanotte / La neige cette nuit (Traduit de l’italien par Béatrice GAUDY)

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