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Marc Alyn, poèmes

mai 12, 2012

Deux mille et des poussières

Deux mille et des poussières
je raye un millénaire sur le calendrier.
– Comment trouvez-vous cette vie? – Palpitante!
– Et ce siècle? – Passable.
L’éternité ne fait pas son âge, ce matin
Et moi, poète confidentiel d’une langue partout étrangère,
Je vous dis que les rues regorgent d’êtres qui n’ont jamais vécu
Et prennent néanmoins la mort en marche ainsi qu’un autobus
Pour des odyssées sans issue vers d’abstraites Sibéries ou de scabreuses Babylones.
Ceux qui n’existèrent qu’à reculons, nourris d’absence et d’avenir posthume
Savent combien il est dangereux de lancer des prières aux dieux
Ou de glisser son âme entre les grilles à portée de leurs griffes.
Serons-nous remboursés à la fin du spectacle?
Vagabond de l’entre-deux-mondes, je guette les oiseaux qui saccagent le ciel.
L’automne a mis partout des fruits qui te ressemblent.

Poésie/première, Éd. http://www.editinter.net

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La petite école

On a démoli la petite école
Qui semblait immense à mes yeux d’enfant.
Il n’en reste rien : le présent nous vole
Les billes perdues de nos jeux d’antan.

Le préau de bois, la maîtresse blonde,
Les lilas légers qui parfumaient tant,
Tout a disparu, ainsi va le monde,
Et l’institutrice a les cheveux blancs.

Noir des tabliers, des tableaux, de l’encre,
Nous ne savions pas alors à quel deuil
Votre suie songeait, tandis que les cancres
Copiaient les dictées en clignant de l’oeil.

Si vaste la Terre aux côtes bleuies
Par les océans des cartes murales !
Il me semble encore entendre le bruit
De nos voix unies chantant la Morale !

Parfois, quand j’écris une poésie
Je sens les lilas d’alors – idée folle !
Les jours sont passés, l’enfance est finie :
On a démoli la petite école.

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Quand le poète dort

Quand le poète dort, ses poèmes le veillent
Allongés contre lui, chiens couleur de soleil.

Quand le poète dort, ses poèmes s’envolent
Pour aller se nicher dans les livres d’école.

Quand le poète dort, des larmes à ses cils,
La poésie lui tisse une joie, fil à fil.

Quand le poète dort, ses poèmes travaillent
Comme en l’ombre le vin, sous terre les semailles.

Quand le poète dort, ses poèmes apprennent
A vivre seuls, sans lui, que les rêves entraînent.

Quand le poète dort, ses poèmes frémissent
En songeant aux périls qu’il court dans les abysses.

Quand le poète dort, ses poèmes l’écrivent
Pour lui rendre, au réveil, son chant comme une eau vive.

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L’ENFANT POÈTE

Le temps enfant s’arrête de courir
pour marauder un fruit
le coeur flambé, au bras de la Folie
tandis que luit
fraîche comme un gardon – la poésie.

Abondance de seuils et de feuilles !
Chacun a son âge plus neuf mois
au fond de la pénombre lumineuse
où nagent les images.
« Je pomme dans les tombes »
jubile l’enfant ébloui.

Plus tard il saura se cacher
en compagnie de chats alchimistes
dans des cartons de livres oubliés
jusqu’à ce que la pluie
ranime les défuntes photographies.

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Un printemps tout neuf

Un arbre sourit de toutes ses fleurs.
Des ramiers s’en vont, à deux, vers le fleuve.
Le coucou vivant au bois donne l’heure :
Voici le printemps dans sa robe neuve !

Quel joli printemps aux yeux de pervenche,
Aux lèvres de rose, aux doigts de lilas !
La vie sur l’hiver a pris sa revanche
Et danse en chantant un alléluia.

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PROSES DE L’INTÉRIEUR DU POÈME

Quand les mots somnambules vont et viennent sur les parvis de la mémoire, dans l’intervalle, l’entre-temps, la césure éblouie, quel au-delà s’avance à leur rencontre avec sa lampe allumée en plein jour, comme l’Hermite des tarots ? À peine ouverte, la fenêtre déverse en nos yeux la fraîcheur des jacinthes d’eau et l’or en fusion du soleil alchimiste. Le temps pensif, sourcilleux, fait son bourdonnement de guêpe prise au piège d’une vitre, seul à durer parmi tant d’éternités en trompe-l’œil. Sur la laisse de mer, à la frange des grands textes, les poètes cheminent, laissant la trace de leurs pas au bord de la marée phosphorescente, dans la magnificence tragique de l’espace. La phrase panoramique remonte ses filets débordant d’archipels, de galaxies, de brouillons d’univers où la mort ne constitue guère qu’une faute de frappe, tout début naissant de sa fin. De vertige en voltige, du vol plané de l’étincelle à la respiration glorieuse de la flamme, nous progressons ainsi vers les confins tremblés de la parole, dépourvus de projet, libres dans le temps circulaire, faisant halte de loin en loin en de vastes clairières.

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Source : Revue Phoenix

Marc Alyn est né en 1937 à Reims (France). À dix-sept ans, il crée la revue Terre de Feu, où il publie Liberté de voir. Le Temps des autres lui vaut en 1957 le Prix Max Jacob. Après la guerre d’Algérie, il écrit dans Arts, Le Figaro littéraire et fonde la collection Poésie/Flammarion. Nuit majeure paraît en 1968 et Infini au-delà en 1972 (Prix Apollinaire). Essais sur Mauriac, Dylan Thomas, André de Richaud, Norge, Nerval, Lawrence Durrell, La Nouvelle Poésie française… Voyages en Orient. Volontairement éloigné de la vie littéraire durant de longues années, à Uzès (Gard), il ne revient à Paris qu’en 1987, publiant sa trilogie Les Alphabets du Feu, couronnée en 1994 par le Grand Prix de poésie de l’Académie française et celui de la Société des Gens de Lettres. Confronté à de lourds problèmes de santé, il n’en poursuit pas moins son œuvre (L’Etat naissant, L’œil imaginaire, Le Miel de l’abîme), qu’il élargit et renouvelle, recevant, en 2007, le Goncourt de la poésie. En prose, il a donné Le Piéton de Venise, Paris point du jour, Approches de l’art moderne, Monsieur le chat (Ecriture, Prix Trente Millions d’amis, 2009) et Anthologie poétique amoureuse ( Ecriture, 2010). Son recueil Le Tireur isolé a paru en juin 2010 aux éditions PHI ; un important choix de ses poèmes, La Combustion de l’ange 1956-2010 sera publié en mars 2011 au Castor astral avec une préface de Bernard Noël. Membre du jury du Prix Apollinaire et de l’Académie Mallarmé.


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