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Giacomo Leopardi, poèmes

avril 26, 2012

Source


L’INFINI

J’ai toujours aimé cette colline à l’écart
Et cette haie qui de tous côtés
Cache la vue de l’horizon lointain.
Mais m’assoyant et méditant, je m’invente
Par la pensée d’interminables espaces
Au-delà, et de surhumains silences,
Et une très profonde paix ; où pour un peu
Mon coeur s’effraierait. Et comme j’entends
Frémir le vent dans ce feuillage,
Je me mets à comparer à sa voix
Ce silence infini ; et je me rappelle
L’éternité, et les saisons mortes, et celle-ci,
Présente, et vive, et bruissante. Ainsi
Dans cette immensité sombre ma pensée
Et m’abîmer m’est doux dans cette mer.

*
*

À LA LUNE

Ö lune gracieuse, je me souviens,
Que l’an passé, sur cette même colline,
Je venais, plein d’angoisse, t’admirer :
Et tu pendais alors sur ces bois
Que tu éclairais, comme tu le fais maintenant.
Mais nébuleux et brouillé par les larmes
Qui montaient à mes cils, se montrait
À mes yeux ton visage, car tourmentée
Etait ma vie : et elle l’est, ni ne change,
0 lune, mon amie. Et pourtant il m’est cher,
Ce souvenir, et le dénombrement
De ma douleur. Oh qu’il est doux,
Au temps de la jeunesse, lorsque s’étend encore
La voie de l’espérance et qu’est courte la mémoire,
De se ressouvenir des choses passées, encore
Qu’elles soient tristes, et que l’angoisse dure !

*
*

LE SOIR DU JOUR DE FÊTE

Douce et claire est la nuit et sans un souffle,
Et calme sur les toits et dans les jardins
Se pose la lune, et elle révèle au loin,
Sereines, toutes les montagnes. O mon amour,
Déjà se taisent les chemins, et aux balcons
Transparaît rarement une lampe nocturne :
Tu dors, toi qu’accueillit un sommeil facile
Dans ta chambre tranquille ; nul souci
Ne te ronge ; et déjà tu ne sais plus, tu ne penses plus
Aux coups que tu m’as portés au coeur.
Tu dors ; et moi, je me tourne pour saluer
Ce ciel qui semble si clément,
Et l’antique nature toute-puissante
Qui m’a destiné à l’angoisse. Je te dénie
L’espérance, me dit-elle, même l’espérance,
Et tes yeux ne brilleront que de larmes.
Ce fut un jour solennisé ; maintenant
Tu te reposes de tes plaisirs ; et peut-être
Te souviens-tu en rêve de ceux à qui tu as plu
Et de ceux qui t’ont plu : pas de moi, je ne peux
Espérer occuper ta pensée. Je me demande
Ce qui me reste à vivre, et je me laisse
Tomber par terre, et crie, et tremble. Oh jours atroces
En un âge si vert ! Hélas, sur la route,
J’entends non loin d’ici le chant solitaire
D’un artisan qui rentre tard la nuit
Dans sa pauvre maison après s’être amusé ;
Et mon coeur se serre de douleur
À la pensée que tout passe en ce monde
Sans quasi laisser de trace. Voici qu’a fui
Le jour de fête, et qu’à ce jour de fête un autre,
Quelconque, succède, et le temps emporte
Toutes les affaires humaines. Où est le bruit
Que firent tant de peuples antiques ? Où est le cri
De nos ancêtres superbes, et l’empire
De cette Rome, et les armes, et la clameur
Qu’ils portèrent sur la terre et sur l’océan ?
Tout est paix et silence, et le monde
Est tout tranquille, et nul ne songe plus à eux.
Dans ma petite enfance, alors que j’attendais
Ardemment chaque jour de fête, aussitôt
Qu’il était passé, je gisais, oppressé,
Sans dormir, sur ma couche ; et, tard la nuit,
Un chant qu’on entendait mourir
Peu à peu par les chemins qui s’éloignaient,
Comme aujourd’hui, déjà, me serrait le coeur.

*
*

LE CALME APRÈS LA TEMPÊTE

La tempête est passée :
J’entends les oiseaux fêter, et la poule,
Revenue sur la route,
Qui répète son verset. Voici le ciel serein
Qui s’ouvre au couchant, sur la montagne ;
La campagne se désassombrit,
Et clair dans la vallée le fleuve apparaît.
Tout coeur se réjouit, de tout côté
Renaît la rumeur,
Reprend le travail usuel.
L’artisan, pour contempler le ciel humide,
Son ouvrage à la main, en chantant,
Se fait voir sur le seuil ; la paysanne
Se précipite pour recueillir l’eau
De la pluie nouvelle ;
Le maraîcher relance
De sentier en sentier
Son cri accoutumé.
Voici le soleil qui revient, le voici qui sourit
Sur les coteaux et les maisons. La famille
Ouvre les fenêtres, ouvre terrasses et balcons :
Et, sur la grand-route, tu entends au loin
Un tintement de grelots ; la charrette grince
Du voyageur qui reprend son chemin.

Se réjouit tout coeur.
Si douce, si agréable,
Quand l’est-elle, comme à présent, la vie ?
Quand avec tant d’amour
L’homme s’applique-t-il à son étude ?
Ou reprend-il son travail ? Ou se met-il à une autre tâche
Quand de ses maux se souvient-il moins ?
Plaisir, fils du souci ;
Joie vaine, qui est le fruit
De la frayeur passée, dans laquelle tremblait
Et redoutait la mort
Celui qui abhorre la vie ;
Dans laquelle en long tourment,
Transis, blêmes, silencieux,
Suaient et frémissaient les gens qui voyaient
Amassés contre nous
Éclairs, nuages et vents.

Ô aimable nature,
Ce sont là tes bienfaits,
Ce sont là les délices
Que tu présentes aux mortels. Sortir de peine
Est pour nous un délice.
Les peines, tu les sèmes à grands gestes ; le mal
Spontané lève : et de plaisir, ce peu
Qui par prodige et par miracle quelquefois
Naît du souci, est tout bénéfice. Enfant
De l’homme, cher aux immortels ! sois heureux
S’il t’est permis de respirer
Après une douleur ; et bienheureux
Si de toute douleur la mort te guérit.

*
*

LE SAMEDI DU VILLAGE

La jeune fille revient de la campagne
Au déclin du soleil,
Portant sa botte d’herbes ; et elle tient à la main
Un petit bouquet de roses et de violettes,
Dont, comme à l’accoutumée,
Elle se propose de parer,
Demain, jour de fête, son sein et ses cheveux.
Elle s’assoit avec les voisines
Dans l’escalier, pour filer, la petite vieille,
En se tournant du côté où se perd le jour ;
Et elle se met à raconter toutes ses belles années
Alors qu’aux jours de fête elle se parait
Et qu’encore vive et souple
Elle allait danser, le soir, avec ceux
Qui étaient les compagnons de son bel âge.
Déjà l’air s’embrunit,
Le soir s’azure, et l’ombre coule
Des collines et des toits
Dans la blancheur de la lune neuve.
Maintenant la cloche annonce
La fête qui approche ;
Et à son tintement on dirait
Que le coeur s’apaise.
Les enfants crient
Sur la petite place, en bandes,
Et en sautant çà et là
Font une rumeur joyeuse :
Et pendant ce temps retourne à sa pauvre table,
En sifflant, le laboureur,
Et il songe en lui-même à son jour de repos.

Puis quand s’éteignent partout les autres flambeaux,
Et que tout se tait,
On entend le marteau cogner, on entend la scie
Du menuisier qui veille
Dans son atelier fermé, à la lampe,
Et qui se hâte, et s’efforce
D’achever son ouvrage avant le point du jour.

De toute la semaine, c’est le jour le plus aimable,
Plein d’espoir et de joie :
Demain les heures ramèneront
La tristesse et l’ennui, et chacun par la pensée
Retournera à la peine accoutumée.

Jeune garçon enjoué,
Ton âge en fleur
Est comme un jour plein d’allégresse,
Jour clair, serein,
Qui prélude à la fête de ta vie.
Réjouis-toi, mon enfant : c’est un doux état,
Une saison heureuse que la tienne.
Je ne te dirai rien d’autre : mais si ta fête
Tarde à venir, que cela ne te pèse pas.


One Comment leave one →
  1. johnlavender474 permalink
    juillet 4, 2019 2:27

    Je m’assieds ici comparant les traductions a les originaux, et je ne puis dire plus que ce que sont grands chefs-d’oeuvres. Qui les a traduits, s’il vous plait me dire?

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