Aller au contenu principal

Tomas Tranströmer

avril 8, 2012

Choix de textes

Les œuvres complètes (1954-2004) de Tomas Tranströmer sont parues sous le titre Baltiques dans la collection Poésie Gallimard.
Les traductions, ici utilisées, sont toutes de Jacques Outin, sauf indication contraire.


Madrigal :



J’ai hérité d’une sombre forêt où je me rends rarement. Mais un jour, les morts et les vivants changeront de place.
Alors, la forêt se mettra en marche. Nous ne sommes pas sans espoir. Les plus grands crimes restent inexpliqués,
malgré l’action de toutes les polices. Il y a également, quelque part dans notre vie, un immense amour qui reste inexpliqué.

J’ai hérité d’une sombre forêt, mais je vais aujourd’hui dans une autre forêt toute baignée de lumière.
Tout ce qui vit, chante, remue, rampe et frétille! C’est le printemps et l’air est enivrant.
Je suis diplômé de l’université de l’oubli et j’ai les mains aussi vides qu’une chemise sur une corde de linge.


Pour les vivants et les morts, 1989


En mars –79


Las de tous ceux qui viennent avec des mots

Des mots, mais pas de langage,
Je partis pour l’île recouverte de neige.
L’indomptable n’a pas de mots!
Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens.
Je tombe sur les traces de pas d’un cerf dans la neige
Pas des mots, mais un langage.»


Baltiques, 1983.



Les ratures du feu

Durant ces mois obscurs, ma vie n’a scintillé que lorsque je faisais l’amour avec toi.
Comme la luciole qui s’allume et s’éteint, s’allume et s’éteint — nous pouvons par instants suivre son chemin
dans la nuit parmi les oliviers.

Durant ces mois obscurs, ma vie est restée affalée et inerte
Alors que mon corps s’en allait droit vers toi. La nuit, le ciel hurlait.

En cachette, nous tirions le lait du cosmos,
pour survivre.


La place sauvage, 1983.


Postludium



Je racle comme une drague sur le fond de la terre.
Ne s’accrochent que des choses dont je n’ai nul besoin. Indignation lassée, résignation ardente.

Les bourreaux emportent les rochers. Dieu écrit sur le sable.

Chambres calmes.
Les meubles sont prêts à l’envol dans la clarté lunaire.
Doucement j’entre en moi
par une forêt d’armures creuses.


La place sauvage, 1983.



De la montagne


Je suis sur la montagne et contemple la baie.
Les bateaux reposent à la surface de l’été.
« Nous sommes des somnambules. Des lunes à la dérive. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

« Nous errons dans une maison assoupie.
Nous poussons doucement les portes.
Nous nous appuyons à la liberté. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

J’ai vu un jour les volontés du monde s’en aller.

Elles suivaient le même cours — une seule flotte.
« Nous sommes dispersées maintenant. Compagnes de personne. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

Ciel à moitié achevé, 1962.


Il tombe de la neige


Les panneaux indicateurs sont
de plus en plus nombreux
lorsqu’on approche d’une ville.

Le regard de milliers d’hommes
au pays des longues ombres.

Un pont se construit
lentement
droit dans l’espace.

Poèmes courts, 2002.

Au milieu de l’hiver

Une lumière blême
jaillit de mes habits
Solstice d’hiver.
Des tambourins de glace clinquante.
Je ferme les yeux.
Il y a un monde muet

Il y a une fissure
où les morts passent la frontière
en cachette.


Traces


À deux heures du matin: clair de lune. Le train s’est arrêté au milieu de la plaine.

Au loin, les points de lumière d’une ville
qui scintillent froidement aux confins du regard.

C’est comme quand un homme va si loin dans le rêve qu’il n’arrive pas à se souvenir qu’il y a demeuré
lorsqu’il retourne dans sa chambre.

Et comme quand quelqu’un va si loin dans la maladie que l’essence des jours se mue en étincelles,

essaim insignifiant et froid aux confins du regard.

Le train est parfaitement immobile.
Deux heures: un clair de lune intense. Et de rares étoiles.


Secrets en chemin, 1958.


Les pierres


Les pierres que nous avons jetées, je les entends
tomber, cristallines, à travers les années. Les actes
incohérents de l’instant volent dans
la vallée en glapissant d une cime d’arbre
à une autre, s’apaisent
dans un air plus rare que celui du présent, glissent

telles des hirondelles du sommet d’une montagne
à l’autre, jusqu’à ce qu’elles
atteignent les derniers hauts plateaux
à la frontière de l’existence. Où nos
actions ne retombent
cristallines

sur d’autres fonds
que les nôtres.

Le soleil est bas, maintenant.
Nos ombres sont des géants.
Bientôt tout est ombre.


Après un décès


Il y eut une fois d’abord un choc
Qui a laissé loin derrière une longue traînée de la comète miroitante.
Cela nous maintient à l’intérieur. Cela rend neigeuses les images de la télé.
Sur les fils du téléphone cela s’enroule en gouttes froides

On peut encore aller lentement à skis dans le soleil d’hiver
à travers les buissons, où quelques feuilles s’accrochent encore.
Elles ressemblent à des pages déchirées de vieux annuaires téléphoniques.
Noms des abonnés dévorés par le froid.

C’est toujours aussi beau d’entendre le cœur battre

mais souvent l’ombre semble plus réelle que le corps.
Le samouraï semble insignifiant
Par rapport à son armure d’écailles de dragon noir.


Accords et traces,1966.
Adaptation personnelle d’après l’anglais.


Sous la pression


Le drone bleu ciel est assourdissant.
Nous vivons ici sur un chantier tremblant
où les profondeurs de l’océan peuvent soudainement s’ouvrir
coquilles et sifflements des téléphones.

Vous ne pouvez voir la beauté que de biais, à la hâte.
Le grain dense sur le champ, beaucoup de couleurs dans un courant jaune.
Les ombres sans repos dans ma tête sont traînées là-bas.
Elles veulent se glisser dans le grain et se précipiter en or.
L’obscurité tombe. À minuit, je vais au lit.
Le plus petit bateau s’extirpe du plus grand bateau.

Vous êtes seul sur l’eau.
La coque noire de la Société dérive de plus en plus loin.


Adaptation personnelle d’après l’anglais.


Allegro


Après une journée noire, je joue du Haydn,

et je ressens un peu de chaleur dans mes mains.
Les touches sont prêtes. Les gentils marteaux tombent.
Le son est vif, vert, et plein de silence.
Le son dit que la liberté existe
et que quelqu’un ne paie pas d’impôt à César.

Je mets mes mains dans mes poches pleines de Haydn
et j’agis comme un homme qui reste serein à tout cela.
Je hisse mon drapeau de Haydn. Le signal est :
« Nous ne nous rendrons pas. Mais nous voulons la paix. »
La musique est une maison de verre debout sur une pente ;
Les rochers volent, les rochers roulent.

Les rochers roulent tout droit à travers la maison
mais chaque panneau de verre est toujours intact.
Ciel à moitié achevé, 1962.


Adaptation personnelle d’après l’anglais.


Le Couple



Ils éteignent la lumière et son ombre blanche
luit un moment avant de se dissoudre
comme un comprimé dans un verre d’obscurité. Puis vers le haut.
Les murs de l’hôtel s’élèvent dans le ciel noir.
Les mouvements de l’amour se sont installés, et ils dorment

mais leurs pensées les plus secrètes ne se rejoignent que lorsque
deux couleurs se rencontrent et s’écoulent l’une dans l’autre.
sur le papier mouillé d’une peinture d’écolier.
Il fait sombre et silence. Mais la ville s’est traînée encore plus près
ce soir. Avec des fenêtres détrempées. Les maisons se sont rapprochées.
Ils se tiennent tout près en une foule, une attente,

une masse dont les visages n’ont aucune expression.


Adaptation personnelle d’après l’anglais.


Sous Zéro



Nous sommes à une fête qui ne nous aime pas. Enfin la fête rejette son masque et se montre pour ce qu’elle est vraiment:
une gare de triage, un froid gigantesque se tient sur des rails dans la brume.

Un morceau de craie a tagué les portes des wagons de marchandises.

Cela ne doit pas être dit, mais il y a ici beaucoup de violence étouffée. C’est pourquoi les détails sont si lourds.
Et pourquoi il est si difficile de voir que toute autre chose existe aussi: un éclat de soleil réverbéré se déplace à travers
le mur de la maison et se glisse à travers la forêt inconsciente des visages vacillants,
aucun texte de la Bible n’a rapporté ceci: «Venez à moi, car je suis aussi lourd de contradictions que vous-même. »

Demain, je vais aller travailler dans une autre ville. Je m’enfuis de là à l’heure du matin, qui est un cylindre bleu-noir.
Orion plane au-dessus du sol gelé. Des enfants se tiennent dans une foule silencieuse, attendant le car de ramassage,
des enfants pour qui personne ne prie. La lumière grandit lentement, comme nos cheveux.


La place sauvage, 1983.


Adaptation personnelle d’après l’anglais.


Élégie


J’ouvre la première porte
C’est une grande chambre inondée de soleil
Une lourde voiture passe dans la rue
et fait trembler la porcelaine.

J’ouvre la porte numéro deux.
Amis ! Vous avez bu de l’ombre
pour vous rendre visibles.

Porte numéro trois. Une chambre d’hôtel étroit.
Avec vue sur une ruelle.

Une lanterne qui étincelle sur l’asphalte.
Belles scories de l’existence.


Sentiers, 1973


La grande énigme (2004) Extraits.


Le toit s’est lézardé

et le mort peut me voir.
Ce visage.

*

Écouter bruire la pluie
Je murmure un secret pour

entrer en son centre

*
La mort se penche
sur moi, un problème d’échecs
Et elle a la réponse


La Maison Bleue



Il est nuit en plein soleil. Je me tiens dans les bois et regarde vers ma maison avec ses murs bleus de brume.
Comme si j’étais mort récemment et j’ai vu la maison sous un angle nouveau.
Elle a résisté pendant plus de quatre-vingts étés. Son bois a été imprégné, quatre fois avec joie et trois fois avec tristesse.
Quand quelqu’un qui a vécu dans la maison meurt, elle est repeinte.

La personne morte peint elle-même, sans brosse, de l’intérieur.

De l’autre côté est un terrain ouvert. Autrefois un jardin, maintenant déserté. Un ressac encore de mauvaises herbes,
des pagodes de mauvaises herbes, un texte qui jaillit, un mouvement vers le bas des mauvaises herbes,
une flotte viking de mauvaises herbes, des têtes de dragon, des lances, un empire de mauvaises herbes !

Au-dessus des flottements du jardin l’ombre d’un boomerang plane, jeté, encore et encore.

Il est lié à quelqu’un qui a vécu dans la maison bien avant mon temps. Presque un enfant.
Une question, une impulsion émane de lui, une pensée, une pensée de volonté: «créer. . . dessiner. . »,
pour échapper à son destin inscrit dans le temps.

La maison ressemble à un dessin d’enfant. Un enfantillage fugace qui a grandi de suite parce que quelqu’un
a prématurément renoncé à l’accusation d’être un enfant. Ouvrez les portes, entrez! À l’intérieur de la maison,

des troubles habitent dans le plafond et la paix dans les murs. Au-dessus du lit, est accrochée une peinture
représentant un navire amateur de dix-sept voiles, une mer agitée et un vent que le cadre doré ne peut pas maîtriser.

Il est toujours si tôt ici, c’est juste avant le carrefour, avant les choix irrévocables. Je suis reconnaissant pour cette vie!
Et pourtant, je manque de solutions de rechange. Tous les croquis voudraient être réalité.

Un moteur sur l’eau, au lointain, étend l’horizon de la nuit d’été. La joie et la tristesse s’élargissent ensemble dans le verre

grossissant de la rosée. Nous n’avons pas vraiment à le savoir, mais nous le pressentons: notre vie a un navire-jumeau
qui vogue sur une voie entièrement différente.
Alors que le soleil brûle derrière les îles.
La place sauvage, 1983.


Adaptation personnelle d’après l’anglais.




Source : Esprits Nomades


Bibliographie

En français

Baltiques : Œuvres complètes 1954-2004, traduction Jacques Outin, Poésie Gallimard, 2011.
La grande énigme : 45 haïkus, traduction Jacques Outin, Le Castor Astral, 2004.

Les souvenirs m’observent, postface Jacques Outin, Le Castor Astral, 2011.
Œuvres complètes : Poèmes, 1954-2002, préface par Jacques Outin, postface de Renaud Ego, Le Castor Astral, 2011.
Poèmes courts, 2002, Le Castor Astral, 2004.
Baltiques et autres poèmes, anthologie 1966 – 1989, trad. Jacques Outin, préface de Kjell Espmark, éd. Le Castor Astral 1989.

En anglais

Selected poems 1954-1986, Ecco Press, 2000.
For the living and the dead, Ecco Press 2011.

The sorrow gondola, traduction Michael Macgriff, Green Integer (15 octobre 2010)
Great Enigma, New Directions Publishing Corporation, traduction Robin Fulton, 2006)
The Half-Finished Heaven: The Best Poems of Tomas Transtromer, traduction Robert Bly,Graywolf Press,U.S. 2001.
The Deleted World, traduction Robin Robertson, Enitharmon Press, 2006

No comments yet

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :