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Décès de la poétesse et féministe Adrienne Rich

avril 4, 2012


La féministe avant-gardiste, poète et essayiste est décédée mercredi à Santa Cruz, à l’âge de 82 ans.



Adrienne Rich, née en 1929 était considérée comme «l’un des poètes les plus lus et les plus influents de la seconde moitié du 20e siècle. » Ses poèmes empreints d’engagements ont balayé les thèmes de l’hétérosexualité, la guerre au Vietnam, le féminisme, la crise sociale aux USA. Elle s’est éteinte mercredi à Santa Cruz. La polyarthrite rhumatoïde la consumait selon son fils.

C’est en 1966, quand la crise sociale bat son plein aux USA, que Adrienne Rich s’engage dans la lutte contre la guerre, la défense des droits civils, et l’activisme féministe. De cette période naissent les recueils Necessities of Life (1966), Leaflets (1969), and The Will to Change (1971) qui reflètent son engagement politique sous la forme de poème.

En 1976, elle engage une relation avec Michelle Cliff, une écrivaine jamaïcaine. Pendant cette période, Rich écrit un certain nombre d’essais socio-politiques, dont « Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence », un de ses essais les plus célèbres, l’un des premiers aussi à aborder le thème du lesbianisme.

Un de ses plus grand succès, An Atlas of the Difficult World (1991), a raflé de nombreux prix. Elle y traite d’un Etat nord-américain fissuré par la pauvreté, la solitude, l’oppression des femmes ; un pays qui n’a pas répondu aux besoins de ses citoyens.

Elle refuse prix et invitations de Clinton

Sa critique sociale virulente est restée dans les annales de l’Amérique. La poétesse avait refusé la National Medal of the Arts en 1997. Elle avait écrit à l’administration Clinton : « Les disparités radicales de richesse et de pouvoir en Amérique se creusent à un rythme dévastateur. Un président ne peut pas véritablement rendre hommage à certains artistes choisis, alors que le peuple est si largement humilié ».

En 2002, elle a été nommée chancelière de la commission de l’Académie des poètes américains. En 2003, elle refuse, avec d’autres auteurs, de participer à un colloque sur la poésie à la Maison Blanche en signe de protestation contre l’intervention militaire en Irak.  


Astrid Thins (stg)


Extraits de poèmes



Depuis une
vielle maison d’Amérique

Si c’est le désir qui nous a définies –
leur désir et leur peur de nos lieux profonds

nous avons fait notre temps
comme des torses sans visages léchés par la flamme

Nous sommes à l’air libre, en chemin –
nos équivalents

le geai des pins, le minuscule
insecte aux ailes dorées

Le Cessna au vrombissement égal
Le corbeau planant dans la gorge

La vulve rose et violette de la terre
s’emplissant d’ombre

mais au plus profond une simple étincelle
de rouge, un feu humain

et proche mais au-dessus la planète d’occident

attend calmement son heure.

Adrienne Rich, extrait de Poems 1959-1974, traduit de l’anglais par Claire Malroux, Le
Nouveau Recueil, n° 49, décembre 1998-Février 1999, p. 68

DÉDICACES

Je sais que tu lis ce poème
tard, avant de quitter ton bureau
avec l’unique halo jaune vif de sa lampe et sa fenêtre qui
s’assombrit
dans la lassitude d’un immeuble noyé de silence
longtemps après l’heure de pointe. Je sais que tu lis ce
poème
debout dans une librairie loin de l’océan
par un jour gris de début du printemps, de minces flocons
chassés
à travers les espaces immenses des plaines autour de toi.
Je sais que tu lis ce poème
dans une chambre où tu as dû supporter trop de choses
où les draps traînent en anneaux inertes sur le lit
et la valise ouverte parle de fuite
mais tu ne peux pas partir encore. Je sais que tu lis ce
poème
alors que la rame du métro ralentit et avant de grimper en
courant l’escalier
vers un nouveau genre d’amour
que ta vie ne t’a jamais permis.
Je sais que tu lis ce poème à la lueur de l’écran de
télévision
où des images silencieuses défilent en tressautant
pendant que tu attends le bulletin sur l’intifada
Je sais que tu lis ce poème dans une salle d’attente
de regards noués et dénoués, d’identité avec des inconnus
[…]
1990-1991

Adrienne Rich, extrait de An Atlas Of the Difficult World, 1991, traduit de l’anglais par
Claire Malroux, in Le Nouveau Recueil,
n° 49, décembre 1998-Février 1999, p. 59.

I know you
are reading this poem
late, before
leaving your office
of the one
intense yellow lamp-spot and the darkening window
in the
lassitude of a building faded to quiet
long after
rush-hour. I know you are reading this
poem
standing up
in a bookstore far from the ocean
on a grey
day of early spring, faint flakes driven
across the
plains’ enormous spaces around you.
I know you
are reading this poem
in a room
where too much has happened for you to bear
where the
bedclothes lie in stagnant coils on the bed
and the
open valise speaks of flight
but you
cannot leave yet. I know you are
reading this poem
as the
underground train loses momentum and before running
up the
stairs
toward a
new kind of love
your life
has never allowed.
I know you
are reading this poem by the light
of the
television screen where soundless images jerk and slide
while you
wait for the newscast from the intifada.
I know you
are reading this poem in a waiting-room
of eyes met
and unmeeting, of identity with strangers.

lire la fin de ce
poème en anglais

A JUDITH, POUR PRENDRE CONGE
Pour J.H.

La tête engourdie,
les doigts engourdis

je recolle à
nouveau
l’enveloppe brun clair
qui porte encore sous l’encre griffonnée
l’en-tête de MIND.

Un chœur de vieux cachets postaux
se répercute sur le devant.
Elle semble si fragile
pour être envoyée si loin
et je devrais la déchirer
sans réfléchir
et en trouver une autre.
Mais je suis fatiguée, je ne supporte pas
le moindre mouvement

la moindre pièce, le moindre objet nouveaux,
si bien que je m’accroche également à ceci
comme si ta haute silhouette qui se déplace
à la lumière de la pluie
dans un appartement d’Amsterdam
pouvait être retenue un moment
par une étiquette écrite à la main
ou une enveloppe usée
prise sur ton bureau.

Un jour, ailleurs,
je ne parlerai pas de toi
comme d’un événement singulier
ou d’une belle chose que j’ai vue
même si les deux sont vrais.
Je ne te falsifierai pas
par les louanges ou la description
comme je le ferai

pour d’autres choses que j’ai aimées
presque autant.
Là-bas, à Amsterdam,
tu vivras comme je
t’ai vue vivre
et comme je ne t’ai jamais vue.
Et je ne peux faire confiance
à aucun avion pour t’apporter
ma vie là-bas

dans la trouble Amérique –
ma vie à moi, vécue contre
des faits que j’y garde.

Ce n’était pas l’alphabétisation –
le droit de lire MIND –
ou le suffrage – voter
pour le moindre
mal – qui ont été

les plus grandes victoires, je le vois à présent,
quand je pense à toutes ces femmes
qui ont été
ridiculisées

pour nous.
Mais ce petit bout de terre,
Judith ! que deux femmes
amoureuses jusqu’au bout des nerfs
de deux hommes –
dont les morceaux sont donnés en partage

à des hommes, des enfants, des souvenirs
si différents, si épuisants –
puissent croire qu’il est possible
maintenant, pour la première fois
peut-être, de s’aimer
ni comme deux victimes sœurs
ni comme l’ombre
provisoire de quelque chose de mieux.
Partagées comme nous le sommes,

amantes, poètes, réchauffant
contre notre chair
des hommes et des enfants sans savoir
au jour le jour
ce que nous jetterons à l’eau
ou ramasserons
à la lèvre de la marée,
fatiguées souvent, comme moi en ce moment
par l’immense distance entre les âmes

qu’il nous faut couvrir en un jour –
mais arriver ici
à ce petit cap, cette pointe
et nous sentir suffisamment libres
pour laisser nos armes
ailleurs – telles sont les secrètes
issues de la révolution !
que deux femmes puissent se rencontrer
non pas à l’étroit dans

leur secret amer et partagé
mais comme deux yeux sous un seul front
qui reçoivent en un instant
l’arc-en-ciel du monde.


Adrienne Rich, extrait de The fact of a Doorframe, Poems selected and new
1950-1984
, Norton, 1984, traduction inedited ©Anne Talvaz

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